TDAH adulte : manque d’énergie ou organisation instable des forces ?
- Guillaume Baissette

- il y a 2 jours
- 24 min de lecture
Cet article fait suite au précédent, intitulé "L’énergie psychologique existe-t-elle vraiment ?" et que vous pouvez retrouver en cliquant ici.

Quand vouloir ne suffit pas : comprendre les conditions qui transforment une intention en action
Il existe une scène que beaucoup reconnaissent sans forcément savoir comment la nommer. Une personne reste devant un mail de trois lignes depuis vingt minutes, incapable de commencer à répondre. Elle sait pourtant ce qu’il faudrait dire. Elle n’a pas besoin d’apprendre une compétence nouvelle, ni de résoudre un problème particulièrement complexe. Elle doit seulement ouvrir le message, écrire quelques phrases, relire, envoyer. L’action paraît minuscule. L’expérience qu’elle en fait ne l’est pas.
Le même après-midi, cette personne pourra passer trois heures absorbée dans un sujet qui ne lui avait pas été demandé. Elle cherchera une information, suivra une piste, réorganisera une pièce, aidera quelqu’un dans l’urgence ou résoudra un problème qui n’était même pas prioritaire. Elle ne verra pas le temps passer. On pourrait dire qu’elle a soudain retrouvé de l’énergie. Mais le soir, épuisée d’une journée apparemment peu productive, elle cherchera encore quelque chose à faire, quelque chose qui stimule, quelque chose qui réponde à cette inquiétude sourde d’être à la fois vidé et indisponible au repos.
Que se passe-t-il ici ?
La réponse la plus immédiate, et peut-être la plus trompeuse, est celle du manque d’énergie. La personne n’aurait pas eu assez de carburant pour répondre au mail, mais en aurait trouvé pour le projet intéressant. Elle n’aurait pas eu d’énergie pour ce qui était attendu, mais en aurait eu pour ce qui lui plaisait. Dans ce cadre, les variations de mobilisation ressemblent rapidement à des caprices, à des incohérences, ou à une forme de mauvaise foi.
C’est souvent ainsi qu’elles sont interprétées par l’entourage. C’est aussi, très souvent, ainsi qu’elles finissent par être vécues par les personnes elles-mêmes.
Le diagnostic de TDAH ne dissipe pas toujours cette lecture. Il lui donne parfois un nom différent, sans en modifier profondément la structure. Maintenant, ce ne serait plus la personne qui manquerait de volonté, mais son « cerveau TDAH » qui manquerait de dopamine. Il ne pourrait agir qu’en présence d’urgence, d’intérêt, de nouveauté ou de stimulation suffisante. La faute change de lieu. Elle passe du caractère au cerveau. Mais l’image reste souvent la même : une réserve, un niveau, une logique de charge et de décharge comme nous l'avons vu dans l'article précédent.
Cette reformulation n’est pas sans intérêt. Elle déplace la culpabilité. Elle introduit une causalité là où il n’y avait parfois qu’un jugement moral. Elle permet à certaines personnes de se dire que leur difficulté n’est pas simplement de la paresse. Mais elle conserve l’essentiel du modèle de la batterie. Or il me semble que c’est précisément ce modèle qui mérite d’être examiné, non pour le rejeter brutalement, mais pour en voir les limites.
Car le TDAH adulte ne montre pas seulement que certaines personnes manqueraient d’énergie mais aussi qu'entre l’intention et l’action, il existe tout un ensemble de conditions. L’éveil, l’activation, la mémoire du but, l’intérêt, la récompense, la peur, le sommeil, le contexte, les expériences passées et les possibilités concurrentes participent à rendre une action accessible ou presque impossible.
Le TDAH adulte ne se comprend donc pas très bien avec l’image d’un réservoir plus ou moins plein. Ce que l’on observe, ce sont plutôt des conditions d’accès à l’action : certains contextes rassemblent les forces nécessaires, d’autres les dispersent. La personne ne manque pas toujours de capacité. Elle ne parvient pas toujours à produire, au bon moment, l’état dans lequel cette capacité devient utilisable.
I. Un paradoxe seulement apparent
Imaginez ce que produit le fait d’entendre son prénom dans une pièce bruyante. Le cerveau extrait ce signal du bruit ambiant et y dirige l’attention presque instantanément. Ce n’est pas une décision. Ce n’est pas un effort volontaire. C’est quelque chose de plus profond et de plus automatique : la saillance, la valeur émotionnelle, la pertinence pour soi.
À l’opposé, rester concentré sur un formulaire administratif répétitif, dans une pièce silencieuse, par une après-midi grise, exige souvent de produire artificiellement quelque chose que le contexte ne fournit pas. Il faut soutenir l’éveil. Il faut maintenir le but. Il faut repousser les autres possibilités. Il faut fabriquer une continuité que la situation ne porte pas.
Cette distinction peut sembler anodine. Elle est pourtant au cœur de ce que plusieurs modèles du TDAH adulte permettent de comprendre. Le trouble n’est pas défini par une quantité insuffisante d’énergie au sens d’un réservoir vide. Aucune mesure unique ne permet d’expliquer à la fois l’inertie, la somnolence, l’agitation, la difficulté à commencer, l’hyperfocalisation, la fatigue, la recherche de stimulation et la mobilisation sous urgence.
Ce que l’on regroupe sous le mot « énergie » correspond en réalité à plusieurs phénomènes distincts. Il peut s’agir d’éveil, d’activation, d’effort, de motivation, de persistance, de vitalité subjective, de fatigue physiologique ou de récupération. Chacune de ces dimensions peut devenir, à elle seule, le point de blocage.
L’hyperactivité, par exemple, ne prouve pas que la personne dispose d’un excès de ressources. Une personne peut bouger beaucoup, rechercher constamment une stimulation et se sentir en même temps épuisée. La quantité de mouvement, le niveau de vigilance, la vitalité ressentie et la capacité à orienter son comportement vers un but ne se recouvrent pas.
L’inertie ne prouve pas davantage l’absence de désir. Une personne peut vouloir très sincèrement obtenir un résultat sans parvenir à engager les opérations qui y conduisent. Elle peut vouloir avoir répondu au message, sans parvenir à produire l’état nécessaire pour écrire la première phrase.
Quant aux périodes d’absorption intense, souvent appelées hyperfocalisation (ou hyperfocus), elles montrent qu’une mobilisation prolongée devient possible dans certaines conditions. Elles ne démontrent pas que ces conditions peuvent être recréées volontairement pour n’importe quelle activité. Pouvoir agir intensément sous l’effet de l’intérêt ne signifie pas pouvoir transférer cette intensité, sur commande, vers une tâche indifférente, lente ou ambiguë.
C’est là que naît le malentendu.
Puisque la personne peut agir dans certaines situations, on conclut qu’elle pourrait agir de la même manière dans toutes les autres si elle le voulait vraiment. On confond la capacité ponctuelle avec la maîtrise volontaire des conditions qui rendent cette capacité accessible. On transforme une variation de contexte en problème de caractère.
Le paradoxe n’est donc apparent que si l’on imagine l’énergie comme un stock intérieur. Il devient plus intelligible si l’on comprend l’action comme une organisation fragile de processus distincts.
II. Quand le rythme de la tâche décide de l’effort disponible
En 2006, Jan Wiersema, Jaap van der Meere, Inge Antrop et Herbert Roeyers ont mené une étude qui permet d’illustrer cette question (à condition de ne pas lui faire dire plus qu’elle ne dit).
Leur objectif était de savoir si l’hypothèse d’une difficulté de régulation de l’état, déjà travaillée chez l’enfant dans le cadre du modèle cognitivo-énergétique, pouvait aussi concerner des adultes avec un TDAH. L’idée était simple. Des adultes avec TDAH et des adultes sans TDAH réalisaient une tâche de type Go/No-Go, c’est-à-dire une tâche dans laquelle il faut répondre à certains stimuli et inhiber la réponse à d’autres. Mais les chercheurs faisaient varier une dimension essentielle : le rythme de présentation.
Dans une condition lente, les stimuli apparaissaient toutes les huit secondes. Dans une condition moyenne, toutes les quatre secondes. Dans une condition rapide, toutes les deux secondes. Pendant la tâche, l’activité cérébrale était enregistrée par électroencéphalographie, notamment à travers certains potentiels évoqués, dont la P3 pariétale, souvent interprétée comme un indicateur de l’allocation attentionnelle et du traitement des stimuli.

Ce qui se produit dans la condition lente est particulièrement intéressant. Les hommes adultes avec TDAH répondent plus lentement que les témoins, et cette lenteur s’accompagne d’une P3 pariétale plus faible. Les auteurs interprètent ce résultat comme l’indice d’une moindre allocation de l’effort dans une situation où le rythme extérieur soutient peu l’engagement.
Il ne s’agit pas de dire que l’onde P3 mesure directement une quantité d’énergie mentale, ni que le cerveau « s’effondre », ni que les adultes avec TDAH seraient en sous-éveil permanent. L’étude porte sur un petit échantillon masculin, dans une tâche particulière, avec un indicateur électrophysiologique qui doit rester interprété prudemment. Les auteurs ne trouvent d’ailleurs pas de différence de groupe sur les principales mesures d’inhibition de la réponse.
Mais l’étude éclaire quelque chose de très concret. Dans certaines situations lentes, monotones ou peu stimulantes, la difficulté ne semble pas résider seulement dans une capacité absente mais peut concerner l’état dans lequel cette capacité doit être mobilisée. La personne sait répondre. Elle peut traiter l’information. Mais le rythme de la situation ne l’aide pas à maintenir l’état de mobilisation nécessaire.
La vie quotidienne est pleine de ces situations. Une réunion longue et prévisible. Une lecture sans enjeu immédiat. Une démarche administrative sans retour rapide. Une tâche répétitive dont rien ne vient soutenir l’intérêt. Dans ces moments, la personne doit produire elle-même, par l’effort volontaire, ce que le contexte ne fournit pas : l’éveil, l’activation, la continuité.
Et c’est précisément cet effort-là, l’effort de maintien d’un état par la seule volonté, qui peut devenir coûteux, instable et épuisant.
III. Ce que cache la phrase : « je n’ai pas d’énergie »
La phrase « je n’ai pas d’énergie » a l’avantage d’être immédiatement compréhensible. Elle a aussi l’inconvénient de tout mélanger.
Une personne peut dire qu’elle n’a pas d’énergie parce qu’elle lutte réellement contre la somnolence. Ses paupières sont lourdes. Son traitement mental ralentit. Les informations traversent son esprit sans s’y maintenir. Elle entend ce qu’on lui dit, mais ne parvient pas à le fixer. Dans ce cas, la question concerne d’abord l’éveil, la qualité du sommeil, le rythme circadien ou l’état physiologique.
Dans une autre situation, elle est bien réveillée. Elle sait ce qu’elle doit faire. Elle possède les compétences nécessaires. Elle reconnaît l’importance de l’action. Mais aucun premier geste ne se produit. Le document reste fermé. Le message reste non lu. La pièce reste en désordre. Le passage entre l’intention et l’action semble demander une force disproportionnée. Ce n’est pas exactement de la fatigue. C’est une inertie d’activation.
Le même mot peut aussi désigner une difficulté de persistance. La personne commence, parfois assez facilement, mais perd rapidement le fil. Elle change d’activité. Elle doit produire un effort croissant pour rester engagée. Elle peut fournir une poussée intense sous l’effet du défi, de l’intérêt ou de l’urgence, mais soutenir un effort modéré, régulier et peu gratifiant devient beaucoup plus difficile.
Thomas Brown a proposé une image simple pour cette configuration : celle d’un bon sprinter qui serait un mauvais coureur de fond. L’image ne décrit évidemment pas toutes les personnes avec un TDAH. Elle rend cependant compte d’une expérience fréquente : pouvoir mobiliser une intensité importante pendant un temps court, mais difficilement maintenir une régularité peu stimulante.
La phrase peut encore désigner le coût subjectif de la tâche. Répondre à un mail paraît simple si l’on ne regarde que le résultat final. Pourtant, l’action peut demander de retrouver le contexte, comprendre ce qui est attendu, choisir une formulation, anticiper la réaction du destinataire, tolérer l’incertitude, inhiber d’autres activités, estimer le temps disponible et maintenir le but malgré les interruptions. Trois lignes écrites peuvent donc avoir nécessité une succession d’opérations coûteuses.
Le manque d’énergie peut aussi renvoyer à une faible force motivationnelle immédiate. La personne accorde de l’importance au résultat final, mais ce résultat reste trop lointain, trop abstrait ou trop peu présent pour organiser efficacement son comportement maintenant. Elle veut avoir terminé sa déclaration, obtenir son diplôme, préserver sa santé, maintenir une relation, mais chacune des étapes intermédiaires offre peu de gratification et entre en concurrence avec des possibilités plus immédiatement attractives.
Enfin, la fatigue peut être anticipatoire. Une tâche déjà rencontrée plusieurs fois avec difficulté finit par évoquer, avant même son commencement, l’ennui, la honte, la peur de mal faire, la frustration ou le souvenir d’efforts restés sans résultat. La phrase « je n’ai pas l’énergie » peut alors signifier : « cette tâche va encore être longue, pénible, incertaine et probablement décevante ».
Ramsay et Rostain ont particulièrement insisté sur cette dimension dans leur approche cognitivo-comportementale du TDAH adulte. Une tâche peut être évitée non parce qu’elle est objectivement impossible, mais parce que son coût anticipé devient trop massif. Il ne s’agit pas forcément d’une croyance arbitraire. Souvent, l’anticipation repose sur une histoire réelle : retards, échecs, critiques, reprises, efforts peu récompensés.
Ces dimensions ne s’excluent pas. Une personne peut être mal reposée, anticiper l’échec, devoir compenser des difficultés exécutives et se trouver face à une tâche trop globale dans la même situation. La clinique commence précisément au moment où l’on cesse de chercher une cause unique derrière le mot employé.

IV. Plusieurs modèles pour un seul mot
Ce qui rend la notion d’énergie si persistante, c’est peut-être qu’elle désigne quelque chose de réel tout en le décrivant mal. Elle attrape une expérience, mais elle l’aplatit. Elle donne un nom à la variation de mobilisation qu'elle la transforme aussitôt en quantité.
Les modèles du TDAH adulte permettent de faire autrement en décomposant ce que le mot « énergie » recouvre.
Le modèle cognitivo-énergétique de Sergeant distingue notamment les opérations cognitives, l’éveil, l’activation, l’effort et les mécanismes de supervision. C'est un modèle que j'utilise souvent en psychoéducation. L’éveil prépare l’organisme à recevoir et traiter les informations. L’activation concerne davantage la préparation de la réponse et le passage à l’action. L’effort permet d’ajuster et de soutenir ces états en fonction de ce que la situation exige.
Cette distinction est précieuse parce qu’elle permet de comprendre une difficulté fonctionnelle sans conclure trop vite à l’absence de compétence. Une personne peut savoir traiter une information, mais avoir du mal à atteindre ou à maintenir l’état dans lequel ce traitement devient stable. Elle peut comprendre ce qu’il faut faire, mais ne pas parvenir à produire l’activation nécessaire pour commencer. Elle peut commencer, mais ne pas maintenir l’effort quand la tâche devient lente, répétitive ou faiblement gratifiante.
Thomas Brown, de son côté, décrit le TDAH à travers plusieurs ensembles de fonctions exécutives. Deux concernent directement ce que nous appelons souvent l’énergie : l’activation et l’effort. L’activation renvoie à la capacité d’organiser, hiérarchiser, identifier un point de départ et s’activer pour travailler. L’effort renvoie au maintien de l’alerte, à la persistance et à l’ajustement de la vitesse de traitement.
Ce qui est frappant chez Brown, c’est l’insistance sur la spécificité situationnelle. Les mêmes fonctions peuvent être bien mobilisées dans une activité intéressante et presque inaccessibles dans une activité importante mais peu stimulante. Cette asymétrie est précisément ce qui est le plus facilement interprété comme un défaut moral. Pourtant, elle peut être comprise comme une propriété de la mobilisation elle-même : certaines tâches fournissent les conditions de l’action, d’autres exigent que la personne les produise intérieurement.
Russell Barkley formule le problème autrement, à partir de l’autorégulation et de l’automotivation. Une action dirigée vers un but lointain suppose de maintenir ce but suffisamment présent pour qu’il puisse rivaliser avec les récompenses immédiates, les distractions, l’ennui et les émotions du moment. Le futur doit devenir actif dans le présent.
Cette idée est plus exigeante qu’elle n’en a l’air. Vouloir réussir un examen dans six mois ne suffit pas. Encore faut-il que ce futur exerce une force sur l’action de ce soir. Encore faut-il que le chapitre à relire prenne une valeur suffisante, ici, maintenant, face à tout ce qui promet une gratification plus rapide. L’automotivation ne consiste donc pas simplement à « se bouger ». Elle désigne la capacité à produire intérieurement une partie de la motivation que l’environnement ne fournit pas.
Mary Solanto a également insisté sur la dévalorisation temporelle (delay discounting), c’est-à-dire la diminution de la valeur comportementale d’une récompense lorsqu’elle s’éloigne dans le temps. Un objectif peut être très important intellectuellement et trop faible comportementalement. Il compte dans la représentation de soi, mais pas assez dans l’organisation immédiate de l’action.
C’est ici que l’urgence devient si puissante. Elle ne crée pas nécessairement de l’énergie mais rapproche la conséquence. Elle augmente la saillance émotionnelle. Elle simplifie la hiérarchie des priorités. Elle réduit le nombre d’options disponibles. Elle transforme un futur abstrait en événement présent.
L’urgence peut donc fonctionner. Mais elle fonctionne comme un moyen coûteux de réorganiser les forces. Lorsqu’elle devient le moteur principal de l’action, chaque obligation finit par devoir se transformer en crise pour devenir mobilisatrice.
V. La dopamine n’est pas une batterie
Une autre explication circule beaucoup (trop) : les personnes avec TDAH manqueraient de dopamine, et ne pourraient agir que lorsqu’une activité leur en fournit suffisamment. Cette formule a une efficacité certaine. Elle semble expliquer pourquoi l’intérêt, la nouveauté, la récompense ou l’urgence modifient si fortement la mobilisation.
Mais elle simplifie trop et à cause d'elle, de nombreux patients ont une représentation biaisée de leur fonctionnement : "je cherche de la dopamine".
La dopamine participe bien à l’apprentissage, à l’anticipation, à la valeur des actions, à la motivation et à la sélection comportementale. Elle intervient dans des réseaux impliqués dans la récompense et le contrôle. Mais elle n’est pas une énergie psychologique. Elle n’est pas un liquide motivationnel. Elle ne fonctionne pas comme une jauge intérieure dont le niveau expliquerait directement chaque difficulté à agir.
Dire « c’est la dopamine » peut donc avoir le même effet que dire « c’est l’énergie ». La phrase donne l’impression d’expliquer, alors qu’elle déplace parfois simplement la métaphore vers le cerveau.
Le vocabulaire biologique peut donner une apparence de précision à une compréhension encore approximative.
Il est plus juste de dire que certaines dimensions du TDAH concernent la manière dont l’organisme attribue une valeur aux actions, anticipe les récompenses, maintient les buts, régule l’éveil, sélectionne les priorités et ajuste l’effort. Ces processus impliquent des systèmes neurobiologiques. Mais ils ne se réduisent pas à une réserve de dopamine, pas plus qu’ils ne se réduisent à une batterie mentale.

VI. L’effort dans le TDAH : une évidence clinique, une littérature encore fragile
En 2024, Danika Wagner, Samantha Mason et John Eastwood ont publié une revue de portée consacrée à l’expérience de l’effort dans le TDAH. Le résultat le plus important n’est peut-être pas spectaculaire. Il est même presque dérangeant par sa sobriété.
Malgré la place centrale de l’effort dans les critères diagnostiques et dans les théories du trouble, les auteurs n’ont retenu que douze études correspondant à leurs critères. Les définitions étaient hétérogènes. Les méthodes étaient difficiles à comparer. Les résultats étaient mixtes.
Cette faiblesse de la littérature devrait rendre prudent chaque fois que l’on parle d’aversion à l’effort dans le TDAH. Il est tentant de dire que les personnes avec TDAH évitent l’effort. Mais cette phrase risque de reprendre, sous une forme scientifique, une vieille accusation morale. Elle peut transformer en préférence ce qui relève parfois d’un coût plus élevé, d’une anticipation négative, d’une difficulté d’activation ou d’une organisation différente de la mobilisation.
Wagner, Mason et Eastwood proposent de distinguer trois dimensions. D’abord, l’effort suscité automatiquement par les exigences de la tâche. Ensuite, l’effort volontairement investi par la personne. Enfin, l’expérience affective associée à cet effort : inconfort, frustration, ennui, aversion.
Ces niveaux peuvent diverger. Une personne peut produire beaucoup d’effort sans en avoir une représentation claire. Elle peut ressentir beaucoup d’inconfort sans que la performance finale traduise ce coût. Elle peut éviter une tâche non parce qu’elle refuse l’effort en général, mais parce que cette tâche particulière condense une histoire d’ennui, de honte, d’échecs ou de récompenses trop faibles.
Certaines études suggèrent que des personnes avec TDAH peuvent ressentir davantage d’effort ou d’inconfort à performance comparable. Mais les paradigmes dans lesquels les participants choisissent entre des tâches plus ou moins exigeantes ne montrent pas systématiquement une aversion générale pour l’effort.
La conclusion est donc moins simple, mais plus intéressante. Il ne suffit pas de dire que les adultes avec TDAH n’aiment pas l’effort, ni qu’ils ressentent toujours plus d’effort, ni qu’ils possèdent moins de ressources. Il faut demander quel effort, dans quelle tâche, avec quelle récompense, quelle histoire, quel état de fatigue, quelle possibilité de contrôle et quelle expérience affective.
VII. Une fatigue réelle, mais qui n’a pas une cause unique
Critiquer la métaphore de la batterie ne doit pas conduire à minimiser la fatigue rapportée par les adultes avec un TDAH.
En 2017, Denise Rogers, Antonia Dittner, Katharine Rimes et Trudie Chalder ont publié une étude transdiagnostique comparant des adultes avec un TDAH, des personnes suivies pour un syndrome de fatigue chronique et des témoins sans ces diagnostics. Les participants répondaient à des questionnaires évaluant notamment la fatigue, le sommeil, l’humeur, l’anxiété, l’altération fonctionnelle et le sentiment d’efficacité personnelle.
Dans le groupe TDAH, 62 % des participants atteignaient le seuil retenu par les auteurs pour identifier une fatigue cliniquement significative. Les adultes avec TDAH rapportaient davantage de fatigue que les témoins, et les groupes TDAH et fatigue chronique présentaient plusieurs ressemblances concernant l’altération fonctionnelle, l’humeur et le sentiment d’efficacité.

Ce résultat mérite d’être pris au sérieux. Il signifie que la fatigue n’est pas simplement une métaphore, ni une plainte secondaire sans importance. Pour une partie des adultes avec TDAH, elle constitue une difficulté clinique majeure.
Mais ce chiffre doit être considéré correctement. Il ne signifie pas que 62 % de toutes les personnes avec TDAH sont toujours pathologiquement fatiguées. Il ne démontre pas que la fatigue serait directement produite par un mécanisme unique du TDAH. L’étude est transversale, repose largement sur des autoquestionnaires et concerne des populations cliniques. Elle ne permet pas de séparer clairement ce qui relève du sommeil, de l’anxiété, de l’humeur, du stress chronique, des efforts compensatoires ou d’autres facteurs associés.
Cette prudence est importante cliniquement. Une fatigue persistante chez un adulte avec TDAH ne doit jamais être attribuée automatiquement au trouble. Il faut examiner le sommeil, le rythme circadien, l’apnée du sommeil, le syndrome des jambes sans repos, la dépression, l’anxiété, le stress chronique, l’épuisement professionnel, etc.
Le diagnostic de TDAH ne devrait pas interrompre cette recherche. Il peut même la rendre plus nécessaire, parce que le TDAH s’accompagne fréquemment de difficultés d’endormissement, d’horaires irréguliers, de réveils difficiles et de stratégies de compensation coûteuses.
Un cercle peut alors s’installer. L’organisation fragile retarde le coucher. Le lever imposé réduit la durée du sommeil. La somnolence augmente les difficultés attentionnelles et émotionnelles. L’effort nécessaire pour fonctionner augmente. La fatigue du soir rend l’organisation encore plus difficile. Le problème n’a plus une cause unique. Il devient une boucle, comme on peut le voir lorsque l'on parle des réseaux de symptômes.
VIII. Le coût invisible de la compensation
Une personne peut rester attentive pendant une réunion parce qu’elle prend continuellement des notes, surveille ses pensées, se force à regarder l’interlocuteur, répète intérieurement les informations et lutte contre l’envie de faire autre chose. Extérieurement, elle a simplement assisté à une réunion.
Une autre peut remettre un travail dans les délais parce qu’elle a attendu que l’urgence produise une activation suffisante, sacrifié son sommeil, vérifié chaque étape plusieurs fois, compensé des oublis et travaillé dans une tension constante. Extérieurement, elle a simplement rendu son travail.
Le résultat visible peut donc sembler ordinaire. Le coût qui l’a rendu possible ne l’est pas nécessairement.
Cette dissociation est l’une des choses les plus difficiles à faire comprendre. Une grande partie de l’effort peut ne pas apparaître dans la production finale. Elle a été consommée avant : dans le démarrage, l’organisation, la surveillance, les reprises, l’inhibition des distractions, la régulation émotionnelle, la lutte contre l’évitement, le maintien du but.
Un faible résultat ne signifie donc pas toujours qu’un faible effort a été fourni. L’effort peut avoir été absorbé par les conditions mêmes de l’action.
L’inverse est également vrai. Une performance correcte dans un bilan neuropsychologique ne prouve pas que les mêmes capacités sont disponibles avec la même facilité dans la vie quotidienne. Le bilan offre un cadre particulier : un lieu calme, une présence sociale, des consignes explicites, une tâche déjà définie, une durée limitée, un enchaînement organisé. La vie quotidienne exige souvent que la personne produise elle-même cette structure. Elle doit identifier ce qui est prioritaire, décider du moment où commencer, maintenir le but, construire les étapes et résister aux sollicitations concurrentes.
Ce n’est pas la même tâche.
La compensation peut être utile. Elle est même parfois nécessaire. Mais lorsqu’elle devient le seul mode de fonctionnement, et que son coût différé n’est jamais pris en compte, elle peut réduire progressivement l’existence. La personne paraît fonctionnelle selon les critères visibles, mais sa disponibilité pour les relations, les loisirs, la création, le repos ou la récupération se rétrécit.
Elle tient mais tenir n’est pas toujours vivre davantage.

IX. Le mythe de la volonté souveraine
Il y a quelque chose de particulièrement nocif dans la manière dont les variations de mobilisation sont habituellement interprétées.
Puisque la personne peut agir dans certaines conditions, on suppose qu’elle pourrait agir de la même façon dans toutes les autres. Puisqu’elle peut passer trois heures sur une activité intéressante, elle devrait pouvoir passer vingt minutes sur une tâche importante. Puisqu’elle devient efficace sous urgence, elle aurait pu l’être plus tôt. Puisqu’elle réussit parfois, ses échecs seraient forcément sélectifs, donc volontaires.
La formule « quand il veut, il peut » contient cette confusion.
Elle part d’une observation juste : la personne peut effectivement agir dans certaines situations. Mais elle en tire une conclusion abusive : elle maîtriserait librement les conditions de cette action.
Vouloir un résultat et pouvoir produire maintenant l’état nécessaire pour travailler à ce résultat sont deux choses différentes. Une personne peut vouloir avoir répondu à ses messages sans vouloir, au moment présent, chacune des opérations nécessaires pour y parvenir. Elle peut vouloir être à jour sans parvenir à affronter l’ambiguïté, l’ennui, l’incertitude, les microdécisions et la charge émotionnelle que la tâche déclenche.
Transformer une intention en action suppose une coordination. Il faut un niveau d’éveil suffisant. Il faut une activation. Il faut que le but reste présent. Il faut que la récompense future ait une valeur maintenant. Il faut inhiber les alternatives. Il faut tolérer les émotions associées à la tâche. Il faut organiser les étapes. Il faut parfois que l’environnement soutienne ce que la personne ne parvient pas à maintenir intérieurement.
La volonté consciente participe à cette organisation. Elle ne la commande pas souverainement.
Ce point peut paraître défaitiste. Il ne l’est pas si l’on en tire les conséquences exactes. Il ne s’agit pas de dire que rien ne peut changer mais de comprendre que le changement ne passe pas toujours par un renforcement abstrait de la volonté, mais par la construction des conditions qui rendent l’action possible.
Une personne peut apprendre à modifier son environnement, fractionner une tâche, externaliser les étapes, rapprocher les conséquences, anticiper ses moments de vigilance, demander une présence, créer des repères, adapter le rythme, protéger son sommeil, réduire les décisions inutiles. Elle participe bien à l’organisation de ses conditions d’action.
Mais cette participation ressemble davantage à une intervention indirecte sur un système qu’à un ordre donné par une volonté centrale.
Le mythe de la volonté souveraine devient moralement coûteux lorsqu’il transforme chaque fluctuation en défaut personnel. La difficulté à commencer devient de la paresse. La dépendance à l’urgence devient de l’irresponsabilité. L’absorption dans une activité intéressante devient la preuve que toutes les autres difficultés sont choisies.
Cette moralisation produit rarement davantage d’action. Elle ajoute plutôt une dépense nouvelle : la culpabilité, la honte, l’anticipation de la critique, le besoin de masquer, la peur d’être démasqué comme insuffisamment sérieux.
À ce moment-là, l’action ne doit plus seulement traverser l’ennui ou le coût exécutif. Elle doit aussi traverser toute l’histoire émotionnelle accumulée autour d’elle.
X. Une hypothèse métabolique récente
En 2026, Mohammad Dawood Rahimi a publié dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews un article proposant le modèle d’« Energy Deficit Hyperactivity Disorder », ou EDHD.
Ce modèle remet au premier plan l’énergie dans son sens biologique. Il suggère que certaines caractéristiques du TDAH pourraient être comprises à partir d’une instabilité de l’allocation énergétique neuronale, notamment dans les réseaux coûteux impliqués dans la planification, le contrôle exécutif et le maintien des buts. Les tâches stimulantes favoriseraient temporairement une allocation plus efficace, tandis que les tâches monotones ou peu gratifiantes soutiendraient moins bien les conditions métaboliques nécessaires.
L’hyperactivité et la recherche de stimulation pourraient alors être envisagées, dans ce cadre, comme des tentatives de stabilisation de l’éveil et du fonctionnement.
L’intérêt de cette proposition est évident. Elle relie le sommeil, les rythmes biologiques, le métabolisme, l’éveil et les fluctuations cognitives. Elle déplace l’interprétation des difficultés, du manque de discipline vers les conditions biologiques de la capacité. Elle formule aussi des hypothèses susceptibles d’être discutées et testées.
Mais il serait prématuré d’en faire une nouvelle définition scientifique du TDAH.
L’EDHD est un modèle théorique, pas une catégorie diagnostique établie. Il ne démontre pas l’existence d’un déficit mitochondrial spécifique chez les personnes diagnostiquées. Il ne permet pas encore de ramener l’hétérogénéité du TDAH à une contingence énergétique unique. Son intérêt tient précisément au fait qu’il propose un cadre de recherche, pas au fait qu’il aurait déjà résolu la question.
Le risque serait de remplacer trop vite la batterie psychologique par une batterie cérébrale supposée littérale. Le cerveau a évidemment besoin d’énergie. Les processus métaboliques sont indispensables à son fonctionnement. Mais cela ne suffit pas à démontrer que les fluctuations individuelles de mobilisation correspondent directement à une variation mesurable d’énergie disponible.
La prudence n’enlève rien à l’intérêt du modèle. Elle évite seulement que le prestige actuel de la neurobiologie joue le rôle que la physique ou la psychanalyse ont parfois joué dans l’histoire des métaphores énergétiques : donner une apparence de précision à une articulation encore hypothétique.

XI. Une organisation instable de forces plutôt qu’un niveau d’énergie
À ce stade, il me semble possible de proposer une reformulation. Non pas une nouvelle définition scientifique du TDAH, mais une image plus juste que celle de la batterie.
L’action ne résulte pas d’un niveau. Elle résulte d’une configuration.
À un moment donné, plusieurs forces participent à rendre une action possible ou impossible :
L’état corporel.
Le sommeil.
La vigilance.
Le désir.
L’intérêt.
La récompense disponible.
La peur.
Le souvenir des expériences passées.
Le sentiment d’efficacité.
Le sens attribué à la tâche.
La présence ou l’absence d’autrui.
Les contraintes de l’environnement.
Les possibilités concurrentes.
Les compétences exécutives.
La capacité de récupération.

Dans le TDAH adulte, ce que l’on observe n’est pas que toutes ces forces seraient absentes. C’est plutôt que leur coordination dépend fortement de certaines circonstances. La mobilisation est accessible, mais conditionnée. Elle suppose que suffisamment de forces convergent dans la même direction au même moment.
Quand elles convergent, la personne peut agir avec une intensité qui surprend. Elle peut travailler longtemps, aider efficacement, créer, résoudre, s’absorber, réorganiser, persister. Quand elles ne convergent pas, la tâche la plus simple devient un mur.
Une partie de la personne veut le résultat futur. Une autre cherche à réduire l’inconfort présent. L’objectif est important, mais peu actif mentalement. Le coût est immédiat, tandis que la récompense reste abstraite. La capacité existe, mais l’état requis ne se forme pas. L’environnement n’aide pas à commencer. Le premier geste n’est pas défini. Le souvenir des échecs rend la tâche plus lourde qu’elle ne paraît.
La métaphore de la batterie échoue parce qu’elle réduit cette configuration à un chiffre ou état binaire. Plein ou vide. Chargé ou déchargé. Elle oriente naturellement vers une seule solution : recharger. Dormir, se reposer, se préserver, économiser.
Ces réponses sont parfois nécessaires. Il existe de vraies fatigues, de vraies dettes de sommeil, de vrais états d’épuisement. Mais elles ne suffisent pas toujours. Certaines personnes se reposent sans retrouver la possibilité d’agir. D’autres se fatiguent dans des activités qui, paradoxalement, leur redonnent une forme de vitalité. D’autres encore préservent leurs forces au point de voir leur vie se rétrécir autour de l’évitement.
Comment organiser les conditions dans lesquelles mes forces peuvent converger ?
XII. Donner une architecture à ses forces
Parler de conditions n’est pas une façon élégante de contourner la difficulté. C’est une description assez précise de ce sur quoi il est réellement possible d’agir.
Une tâche trop globale peut exiger une succession de décisions avant même que le travail ne commence. « Faire ma comptabilité » contient une quantité indéterminée d’actions. Il faut retrouver les documents, décider de l’ordre, estimer la durée, anticiper les problèmes, tolérer l’ennui, se représenter un bénéfice lointain. Le seuil de démarrage devient énorme.
« Ouvrir le dossier des factures et classer celles du mois de mai pendant quinze minutes » est une transformation de la tâche. L’action devient plus courte, plus visible, moins indéterminée. Le premier geste apparaît.
L’externalisation joue une fonction proche. Une liste, un agenda, un minuteur, une présence sociale, un ordre d’étapes, un espace préparé ou une consigne écrite prennent en charge une partie de ce que la personne devait maintenir intérieurement. L’environnement devient une composante de l’autorégulation.
Rapprocher certaines conséquences peut également modifier la mobilisation. Une tâche dont le bénéfice se situe dans plusieurs mois exerce peu de force au présent. Des étapes visibles, des retours rapides, une récompense intermédiaire ou une conséquence plus proche peuvent rendre le lien entre l’action et son résultat plus sensible. C'est ce dont il est question dans le Groupe thérapeutique Module 1 que j'anime.
L’enjeu n’est cependant pas de transformer toute l’existence en système artificiel de récompenses. Certaines tâches doivent surtout être interrogées sur leur sens, leur organisation ou leur nécessité. Tout ne mérite pas d’être optimisé. Tout ne mérite pas d’être maintenu. Une action peut être adaptée, automatisée, déléguée, déplacée ou abandonnée.
C’est ici qu’une distinction me paraît importante : celle entre les dépenses stériles et les dépenses fécondes.
Une dépense stérile est une dépense désagréable mais surtout une dépense qui consume sans construire grand-chose. Lutter plusieurs heures contre une tâche mal définie. Se culpabiliser sans modifier les conditions. Masquer continuellement ses difficultés. Attendre l’urgence comme unique moteur. Maintenir une performance ordinaire au prix d’un épuisement disproportionné. Répéter les mêmes stratégies qui échouent, puis conclure que l’on manque encore de volonté.
Une dépense féconde peut être fatigante, parfois très fatigante. Mais elle construit quelque chose. Une compétence. Une relation. Une autonomie. Une œuvre. Une compréhension plus fine de soi. Un environnement plus soutenant. Une possibilité d’action future.
La différence n’est pas toujours visible de l’extérieur. Deux efforts peuvent sembler identiques. L’un rétrécit la vie. L’autre l’augmente.

Cette distinction n’est pas une donnée scientifique au sens strict. La science peut décrire des coûts, des conditions, des facteurs de mobilisation, des effets sur le sommeil, l’humeur ou la performance. Elle ne décide pas seule de la valeur d’une activité. Mais il me semble nécessaire de maintenir cette question au centre, notamment d'un accompagnement psychothérapeutique. Une stratégie parfaitement efficace pour augmenter la productivité peut devenir appauvrissante si elle organise toute l’existence autour des obligations. Inversement, une activité qui fatigue peut mériter une place importante si elle développe une capacité, approfondit une relation ou ouvre une possibilité de création.
L’objectif n’est donc pas de devenir régulier dans tous les domaines. Cette aspiration peut parfois reproduire l’idéal d’un sujet administrable, capable de répondre avec la même constance à chaque demande, quelle que soit sa valeur.
Une organisation viable suppose des régularités. Elle n’exige pas que toutes les variations disparaissent.
Donner une architecture à ses forces consiste plutôt à identifier les conditions dont certaines actions ont besoin, réduire les conflits inutiles, reconnaître les véritables besoins de récupération et décider où l’effort mérite d’être investi.
Pour quoi vaut-il la peine de se fatiguer ?
Une vie organisée uniquement autour de l’évitement de la fatigue risque de devenir progressivement une vie plus étroite. Si chaque difficulté à agir est interprétée comme un signal de retrait, si chaque effort devient une dépense à minimiser, alors ce que l’on préserve finit parfois par diminuer. Le périmètre de ce que l’on s’autorise se contracte.
À l’inverse, valoriser toute dépense comme preuve de courage ou de mérite conduit à une autre forme d’appauvrissement. On continue malgré tout. On tient. On compense. On masque. On s’épuise dans une fierté qui ne demande plus assez clairement ce que l’effort rend possible.
Le TDAH impose peut-être, plus visiblement que d’autres expériences, de formuler cette question. Il ne révèle probablement pas une personne dépourvue d’énergie. Il révèle les limites d’un modèle dans lequel chacun devrait pouvoir mobiliser ses capacités à la demande, par la seule souveraineté de sa volonté.
Entre l’intention et l’action interviennent l’éveil, l’activation, le sommeil, le premier geste, la mémoire du but, le désir, l’intérêt, la fatigue, la peur, la récompense, le souvenir des échecs, le sentiment d’efficacité et les possibilités qu’offre la situation.
Ces forces ne sont ni entièrement maîtrisables ni entièrement subies. Elles peuvent être connues, organisées, soutenues, parfois réorientées.
L’enjeu n’est donc ni de devenir un sujet parfaitement régulier, ni de conserver indéfiniment ses ressources, ni de transformer chaque difficulté en problème de discipline. Il est de comprendre assez précisément ce qui bloque, de construire les conditions qui rendent l’action possible, et de choisir avec autant de lucidité que possible pour quelles activités il vaut la peine de se fatiguer parce qu’elles augmentent réellement notre possibilité de vivre, de créer, de nous relier et d’agir.
PRINCIPALES SOURCES
Brown, T. E. (2013). A New Understanding of ADHD in Children and Adults: Executive Function Impairments. Routledge.
Kooij, J. J. S., Bijlenga, D., Salerno, L., et collaborateurs. (2019). Updated European Consensus Statement on diagnosis and treatment of adult ADHD. European Psychiatry, 56, 14-34.
Metin, B., Roeyers, H., Wiersema, J. R., van der Meere, J. J., et Sonuga-Barke, E. J. S. (2012). A meta-analytic study of event rate effects on Go/No-Go performance in attention-deficit/hyperactivity disorder. Biological Psychiatry, 72(12), 990-996.
Rahimi, M. D. (2026). Energy deficit hyperactivity disorder (EDHD): A neurobiological energy dysregulation model for ADHD. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 184, 106616.
Ramsay, J. R., et Rostain, A. L. (2015). The Adult ADHD Tool Kit: Using CBT to Facilitate Coping Inside and Out. Routledge.
Rogers, D. C., Dittner, A. J., Rimes, K. A., et Chalder, T. (2017). Fatigue in an adult attention deficit hyperactivity disorder population: A trans-diagnostic approach. British Journal of Clinical Psychology, 56(1), 33-52.
Sergeant, J. A. (2000). The cognitive-energetic model: An empirical approach to attention-deficit hyperactivity disorder. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 24(1), 7-12.
Solanto, M. V. (2011). Cognitive-Behavioral Therapy for Adult ADHD: Targeting Executive Dysfunction. Guilford Press.
Wagner, D., Mason, S. G., et Eastwood, J. D. (2024). The experience of effort in ADHD: A scoping review. Frontiers in Psychology, 15, 1349440.
Wiersema, J. R., van der Meere, J. J., Antrop, I., et Roeyers, H. (2006). State regulation in adult ADHD: An event-related potential study. Journal of Clinical and Experimental Neuropsychology, 28(7), 1113-1126.




Commentaires