Concept creep : le cas du TDAH adulte
- Guillaume Baissette

- il y a 6 jours
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Un situation qui revient de plus en plus fréquemment dans ma pratique mais également sur les réseaux sociaux : une personne adulte vient de recevoir un diagnostic de TDAH ou est en train de faire les démarches dans ce sens et une autre hypothèse apparaît : « Est-ce que ce ne serait pas plutôt du trauma ? » Ou, dans une formulation encore plus contemporaine : « Est-ce que ce n’est pas du trauma développemental, un PTSD complexe, une réponse du système nerveux, une adaptation ancienne à l’insécurité ? »

Cette manière d’interroger les difficultés n’a rien d’absurde. Elle correspond même à une difficulté clinique réelle. Les symptômes attentionnels, exécutifs et émotionnels ne sont pas propres au TDAH ("non spécifiques", comme on dit). Ils peuvent être modulés par l’anxiété, la dépression, les troubles du sommeil, la surcharge professionnelle, les usages de substances, la précarité, les violences, les troubles de l’attachement, les états dissociatifs, les symptômes post-traumatiques, ou par plusieurs de ces dimensions en même temps. De ce fait, un adulte qui consulte pour un possible TDAH arrive rarement avec un tableau pur, isolé, immédiatement lisible, que l’on pourrait découper sans reste.
Cependant, cette difficulté ouvre une question plus large, qui dépasse le seul diagnostic différentiel : que se passe-t-il lorsqu’un concept clinique devient culturellement très disponible ? Que devient un diagnostic lorsqu’il permet à la fois de mieux reconnaître une réalité longtemps négligée, de soulager des personnes réellement concernées, de structurer l’accès aux soins, mais aussi de nommer de manière plus générale des formes contemporaines de difficulté à tenir ensemble l’attention, la contrainte, l’effort, la fatigue, la performance et le sentiment de liberté ?
C’est à cet endroit que la notion de concept creep, et plus précisément celle de conceptual bracket creep, me semble utile. Elle permet d’introduire une prudence : un concept qui s’élargit peut rendre visible ce qui était auparavant ignoré, mais il peut aussi perdre progressivement sa capacité à discriminer des réalités différentes.
Depuis quand parle-t-on de concept creep ?
Le terme concept creep a été introduit et théorisé par le psychologue Nick Haslam en 2016, dans un article publié dans Psychological Inquiry : Concept Creep: Psychology’s Expanding Concepts of Harm and Pathology. L’idée centrale est relativement simple, mais ses implications sont considérables : certains concepts psychologiques liés au tort, à la souffrance ou à la pathologie tendent, au fil du temps, à s’étendre. Ils finissent par englober des phénomènes plus nombreux, parfois plus diffus, parfois moins sévères, parfois situés dans des contextes qui n’étaient pas inclus à l’origine. Haslam décrit notamment cette dynamique à propos de notions comme l’abus, le harcèlement, le traumatisme, le trouble mental, l’addiction ou le préjugé.
Ce point est important, car Haslam ne se contente pas de dire que les mots seraient « mal utilisés ». Son analyse est plus intéressante. Les concepts dont il parle sont à la fois moraux, sociaux et cliniques. Ils ne décrivent pas seulement des phénomènes : ils organisent aussi des formes de reconnaissance, des droits, des protections, des identités, des demandes de soin, parfois même des politiques publiques. En ce sens, l’élargissement d’un concept peut avoir une fonction réparatrice. Il peut permettre de reconnaître des souffrances longtemps minimisées, invisibilisées ou renvoyées à la faiblesse individuelle.
Haslam distingue deux grandes formes d’expansion.
La première est horizontale : un concept s’étend à de nouveaux types de phénomènes. Par exemple, le harcèlement ne désigne plus seulement certaines violences répétées entre enfants, mais aussi des formes de cyberharcèlement, de harcèlement professionnel, d’exclusion relationnelle ou de domination institutionnelle.
La seconde est verticale : un concept descend vers des formes moins sévères ou plus ordinaires du phénomène initial. Ce qui était auparavant considéré comme un stress, une blessure, une interaction pénible ou un conflit peut progressivement entrer dans les frontières du trauma, de l’abus, du harcèlement ou du trouble. Cette expansion verticale est souvent la plus délicate, parce qu’elle modifie le seuil à partir duquel une expérience devient cliniquement ou moralement catégorisée.

La thèse de Haslam touche à la manière dont nos sociétés deviennent plus sensibles au tort, à la vulnérabilité et à la souffrance. On peut s’en réjouir, car cette sensibilité corrige des angles morts historiques. Mais elle produit également un effet secondaire : plus un concept devient accueillant, plus il risque de perdre la précision qui permettait de distinguer des mécanismes différents.
Concept creep, bracket creep et conceptual bracket creep
Le bracket creep, au sens strict, est un terme d’économie ou de fiscalité : il désigne le passage progressif de contribuables vers des tranches d’imposition plus élevées, souvent lorsque les seuils ne sont pas ajustés à l’inflation. Ce n’est évidemment pas ce dont il est question ici.
Le concept creep, chez Haslam, désigne l’expansion sémantique générale de concepts psychologiques et sociaux liés au tort et à la pathologie. Le conceptual bracket creep, expression utilisée notamment par Richard McNally à propos du PTSD, désigne quelque chose de plus localisé : l’élargissement progressif du « crochet » conceptuel dans lequel on range certains événements comme traumatiques. Autrement dit, le conceptual bracket creep peut être compris comme une forme particulière de concept creep appliquée au critère d’entrée d’une catégorie clinique, en particulier le trauma dans le PTSD. McNally critique ainsi l’extension du champ des événements susceptibles de compter comme traumatiques lorsque l’on passe de menaces vitales directes ou d’événements extrêmes à des "stressors" plus indirects, subjectifs ou ordinaires.
L’exemple du PTSD est historiquement éclairant. Le diagnostic apparaît dans le DSM-III en 1980. Le DSM-III-R, en 1987, élargit déjà la définition du trauma en incluant des expériences indirectes, comme le fait d’être témoin d’une blessure grave ou d’un décès, ou d’apprendre qu’un proche a été exposé à un événement grave. Le DSM-IV, en 1994, accentue encore certains déplacements, notamment en accordant davantage de place à la réponse subjective de peur, d’impuissance ou d’horreur, et en incluant certaines expériences sexuelles développementalement "inappropriées". Dans une analyse citée par Haslam, Breslau et Kessler montraient en 2001 que l’élargissement du critère A du DSM-IV aboutissait à une augmentation de 22 % du nombre d’événements considérés comme potentiellement traumatiques par rapport au DSM-III-R.

Ce chiffre indique que les frontières d’un concept se déplacent. Or ce déplacement n’est jamais purement technique. Il transforme ce que l’on repère, ce que l’on compte, ce que l’on soigne, ce que l’on indemnise, ce que les personnes peuvent dire d’elles-mêmes, et parfois même ce qu’elles apprennent à ressentir comme relevant d’une catégorie reconnue.
Le "trauma" comme exemple paradigmatique
Le "trauma" constitue probablement l’un des meilleurs exemples de cette tension. Pendant longtemps, le traumatisme psychique a été associé à des événements extrêmes : guerre, viol, torture, catastrophe, accident grave, menace vitale directe. Progressivement, le terme s’est étendu à des expériences plus larges : violences psychologiques répétées, négligence, humiliation chronique, harcèlement, climat familial imprévisible, insécurité relationnelle, exposition indirecte, stress chronique, invalidation affective.
Il serait trop simple de réduire cette extension à une dérive. Certaines expériences qui ne correspondent pas à l’image spectaculaire du trauma peuvent avoir des effets profonds, durables, parfois massifs. La violence psychologique, la négligence chronique, l’imprévisibilité parentale ou l’insécurité d’attachement peuvent marquer le développement émotionnel, relationnel, corporel et attentionnel d’une personne. Les travaux sur le trauma complexe et sur le trauma développemental ont précisément cherché à penser ces trajectoires que le PTSD classique décrivait mal.
La difficulté apparaît lorsque le mot "trauma" devient une explication trop disponible. À ce moment-là, il peut recouvrir des réalités différentes : PTSD, stress chronique, honte persistante, blessure narcissique, adversité sociale, insécurité d’attachement, anxiété relationnelle, dépression, dissociation, sensibilité au rejet, conflits familiaux, précarité, épuisement professionnel. Toutes ces expériences peuvent être douloureuses. Elles ne relèvent pas nécessairement du même mécanisme clinique.
Une précision est ici nécessaire : le psychotrauma ne se distingue pas de l’anxiété par l’existence d’un conditionnement de peur, puisque ce mécanisme est commun à de nombreux troubles anxieux. Les premiers modèles du PTSD se sont d’ailleurs construits à partir des modèles phobiques : un stimulus auparavant neutre devient menaçant parce qu’il a été associé à une expérience de peur, puis l’évitement se maintient parce qu’il soulage à court terme. La différence tient plutôt à l’organisation clinique de ce conditionnement autour d’un événement traumatique et de sa mémoire. Dans le PTSD, ce ne sont pas seulement des situations qui deviennent anxiogènes, ce sont des fragments, des indices sensoriels, des affects et des significations liés au trauma qui réactivent une impression de menace actuelle, parfois avec cette qualité particulière de reviviscence dans le présent. En ce sens, un apprentissage par la peur peut produire de l’anxiété sans produire un psychotrauma : il devient spécifiquement post-traumatique lorsque la mémoire de l’événement fonctionne comme noyau organisateur d’intrusions, d’évitements, d’hyperactivation, de modifications du rapport à soi et au monde, et parfois de phénomènes dissociatifs.

Cette distinction est essentielle en pratique. Un événement peut occuper une place très importante dans l’histoire d’une personne sans produire une organisation post-traumatique au sens strict. Une rupture, une humiliation scolaire, un rejet amoureux, une trahison, un échec public ou une expérience familiale douloureuse peuvent devenir des événements organisateurs : ils modifient le rapport à soi, à l’effort, aux autres, à la confiance, à l’autorité, au risque. Mais dans le PTSD, on cherche autre chose : une mémoire de menace qui continue à se réactiver, des intrusions, des cauchemars, des évitements, une détresse physiologique aux rappels, une hypervigilance, une altération durable du rapport à soi, aux autres et au monde.
Le diagnostic n’a donc pas seulement pour fonction de reconnaître la douleur. Il doit aussi différencier les mécanismes.
Ce point est cliniquement important, parce qu’une représentation négative de soi, une stratégie d’évitement, une honte durable, une hypersensibilité relationnelle ou une croyance du type « le monde est dangereux » peuvent provenir de multiples voies : conditionnement, apprentissages familiaux, expériences répétées d’échec, attachement insécure, anxiété sociale, dépression, tempérament, ou interprétations construites au fil du temps. Le PTSD c'est : des souvenirs intrusifs souvent sensoriels, une réexpérience dans le présent, des réactions émotionnelles ou physiologiques déclenchées par des indices associés au trauma, et parfois une désorganisation particulière du récit traumatique. Les souvenirs intrusifs existent dans beaucoup de troubles, mais ceux du PTSD se distinguent par leur caractère sensoriel et par cette impression que l’événement « se reproduit » dans l’ici et maintenant, ce qui les différencie d’un souvenir douloureux, même vif, qui reste situé dans le passé.
Trauma complexe, trauma développemental et effet d’absorption
La CIM-11 reconnaît l’ESPT complexe comme une catégorie distincte. Il associe les symptômes centraux du PTSD à des perturbations durables de l’organisation de soi : difficultés de régulation émotionnelle, image de soi négative, troubles relationnels persistants. Cette reconnaissance répond à une vraie limite du PTSD classique, notamment pour des personnes exposées à des violences répétées, interpersonnelles, prolongées, souvent précoces, parfois dans des contextes dont il était difficile ou impossible de sortir.
Ce point est important, parce que la CIM-11 ne définit pas l’ESPT complexe uniquement par la nature ou la durée de l’exposition traumatique. Le PTSD de la CIM-11 repose sur trois noyaux symptomatiques (reviviscence dans le présent, évitement, sentiment persistant de menace), tandis que l’ESPT complexe suppose d’abord que ces critères soient présents, auxquels s’ajoutent trois dimensions de perturbation de l’organisation de soi : dysrégulation affective, concept de soi négatif et difficultés relationnelles durables. Autrement dit, même lorsque l’exposition est prolongée, répétée, interpersonnelle ou difficile à fuir, ce n’est pas seulement l’histoire traumatique qui décide du diagnostic, mais le profil symptomatique actuel. Cette précision limite justement l’effet d’absorption : elle évite que toute trajectoire de développement marquée par l’adversité, la peur, l’insécurité ou la désorganisation relationnelle soit automatiquement rangée sous l’étiquette de trauma complexe.
Les tentatives antérieures de formaliser ces tableaux, notamment sous la catégorie DESNOS, n’ont pas été retenues dans le DSM-5 faute de données suffisantes sur leur validité comme diagnostic distinct, même si plusieurs de leurs dimensions ont ensuite été partiellement intégrées aux critères du PTSD du DSM-5. Ce détail n’invalide pas l’intérêt clinique du trauma complexe, mais il invite à le manier comme une formulation exigeante plutôt que comme une catégorie englobante de toute dysrégulation.
Cependant, le statut du trauma complexe reste discuté dans la littérature, notamment en raison de ses recouvrements possibles avec le PTSD, la dissociation, certaines organisations de personnalité, les troubles de l’attachement, les troubles anxieux, la dépression ou les formes sévères de dysrégulation émotionnelle. Le DSM-5 et le DSM-5-TR n’ont pas retenu un diagnostic séparé de PTSD complexe. Ils ont plutôt conservé une organisation différente du diagnostic de PTSD, incluant notamment un sous-type dissociatif.
Le trauma développemental, de son côté, désigne généralement les effets d’expositions précoces, répétées ou chroniques, souvent situées dans les relations d’attachement : maltraitance, négligence, abus, violence intrafamiliale, imprévisibilité, insécurité affective durable. L’idée centrale est que le trauma ne produit pas seulement des symptômes post-traumatiques classiques mais il peut affecter le développement de la régulation émotionnelle, de l’attention, de l’attachement, de l’identité, du rapport au corps et du sentiment de sécurité.
Il existe également une proposition diagnostique appelée "Developmental Trauma Disorder", associée notamment aux travaux de Bessel van der Kolk et d’autres auteurs travaillant sur les traumatismes précoces et chroniques. Cette proposition visait à mieux décrire des profils d’enfants présentant une dysrégulation affective, attentionnelle, somatique, relationnelle et comportementale après des expositions traumatiques répétées. Mais ce diagnostic n’a pas été retenu dans le DSM-5 ni dans le DSM-5-TR.
Le trauma développemental n’est pas une invention des réseaux sociaux. Il correspond à une réalité clinique et à une littérature sérieuse. En revanche, lorsqu’il devient une catégorie explicative très englobante, il peut finir par absorber des dimensions qui relèvent aussi du tempérament, de la génétique, du neurodéveloppement, de la culture, des conditions sociales, des apprentissages, des ressources, des rencontres réparatrices et des mécanismes actuels de maintien.
C’est là que le "conceptual bracket creep" devient cliniquement utile : il sert à empêcher que le trauma devienne la forme générale de toute histoire douloureuse.
Le TDAH adulte : une reconnaissance tardive, nécessaire, mais conceptuellement fragile
Le TDAH adulte occupe une place particulière dans cette discussion, parce qu’il a lui-même connu une extension historique très importante. Pendant longtemps, le TDAH a été pensé comme un trouble de l’enfant, en particulier du garçon agité, turbulent, impulsif, visible dans la classe et dans la famille. À partir des années 1990, la reconnaissance du TDAH adulte s’est progressivement imposée : persistance des symptômes, formes inattentives, agitation interne plutôt qu’hyperactivité motrice spectaculaire, désorganisation, difficulté de priorisation, instabilité motivationnelle, impulsivité décisionnelle, troubles de la gestion du temps.
Ce déplacement vers l’âge adulte n’est pas seulement culturel. Il s’appuie sur des données de continuité développementale : certains travaux rapportent environ 65 % de persistance lorsque l’on tient compte des formes en rémission partielle, et une étude de suivi plus récente retrouve même 79 % de persistance chez des adolescents et jeunes adultes remplissant encore les critères complets. Les estimations de prévalence restent, elles aussi, relativement cohérentes avec cette continuité : environ 5 % chez les jeunes adultes, 3 à 4 % chez les adultes, y compris après 60 ans. Ce point est important, parce qu’il évite de réduire la reconnaissance du TDAH adulte à un simple effet de mode. En même temps, la question du « late-onset ADHD » reste conceptuellement délicate : certaines études rapportent 68 à 88 % de cas dits à début tardif chez de jeunes adultes, mais une hypothèse prudente est qu’une partie de ces situations corresponde à des formes restées invisibles dans l’enfance, faute d’évaluation, d’accès au soin, ou parce que les manifestations étaient moins conformes aux images classiques du trouble.
Peter Conrad et Deborah Potter décrivaient déjà en 2000 ce passage « des enfants hyperactifs aux adultes TDAH » comme un exemple d’expansion des catégories médicales, avec des conséquences sociales importantes : médicalisation de certaines formes de sous-performance, accès à des droits, mais aussi déplacement de la manière dont les difficultés de fonctionnement sont nommées et reconnues.
Depuis, la validité clinique du TDAH adulte est largement soutenue. Asherson et ses collègues, en 2016, défendaient sa reconnaissance comme trouble fréquent de l’adulte, soulignant que l’échec à reconnaître et traiter le TDAH chez les adultes concernés pouvait avoir des conséquences importantes sur le bien-être et le fonctionnement. Cortese et al., dans World Psychiatry en 2025, rappellent également que le TDAH adulte repose sur une base de preuves solide, tout en discutant les incertitudes et controverses qui persistent, notamment autour de la prévalence, du diagnostic à apparition tardive, des comorbidités et des frontières avec d’autres troubles. Une proportion importante des personnes avec TDAH débutant dans l’enfance continue à présenter des symptômes invalidants à l’âge adulte, parfois même lorsque le tableau ne remplit plus entièrement les critères catégoriels.
Le DSM-5 a d’ailleurs traduit cette reconnaissance dans la formulation même des critères : certains exemples ont été reformulés pour mieux correspondre aux manifestations tout au long de la vie, notamment les difficultés de gestion du temps, d’organisation séquentielle, de rangement, de respect des délais ou de maintien d’un travail structuré. Le seuil symptomatique a également été abaissé chez l’adulte, passant à cinq symptômes au lieu de six, sur la base de données longitudinales visant à mieux identifier des adultes qui avaient déjà un TDAH dans l’enfance. Ce changement est cliniquement défendable, mais il illustre aussi la tension centrale du sujet : adapter une catégorie pour qu’elle voie mieux les adultes réellement concernés, tout en évitant que des difficultés exécutives très générales deviennent trop rapidement des équivalents diagnostiques.
Cette reconnaissance était nécessaire. Beaucoup d’adultes ont été longtemps mal compris, traités comme paresseux, instables, immatures, anxieux, dépressifs, caractériels, ou simplement incapables de « faire des efforts ». Pour ces personnes, le diagnostic peut réorganiser l’histoire de vie : il permet de relire les échecs, les conflits, les stratégies de compensation, les effondrements après suradaptation, les difficultés administratives, la dépendance à l’urgence, la honte de ne pas faire ce qui paraît simple pour les autres.
Mais cette reconnaissance produit aussi une nouvelle difficulté. Plus le TDAH adulte devient visible, plus il devient disponible comme langage. Et plus il devient disponible comme langage, plus il peut servir à nommer des expériences qui lui ressemblent en surface sans relever nécessairement de la même organisation.
Expansion ne veut pas dire invention
Les chiffres doivent être utilisés avec prudence, parce qu’ils ne disent jamais à eux seuls ce qui relève d’une meilleure reconnaissance, d’un sous-diagnostic antérieur, d’une augmentation de la demande, d’une modification des pratiques, d’un changement culturel ou d’un surdiagnostic. Ils indiquent néanmoins que quelque chose s’est déplacé.
Une méta-analyse globale publiée en 2021 estimait la prévalence du TDAH adulte persistant, avec début dans l’enfance, à 2,58 % en 2020, soit environ 139,84 millions d’adultes dans le monde. La même étude estimait la prévalence du TDAH adulte symptomatique, sans exigence stricte de début dans l’enfance, à 6,76 %, soit environ 366,33 millions d’adultes. L’écart entre ces deux chiffres est déjà conceptuellement important : selon que l’on exige ou non une trajectoire neurodéveloppementale depuis l’enfance, on ne parle pas exactement du même objet clinique.
Au Royaume-Uni, une étude de McKechnie et al. publiée en 2023, portant sur les données de soins primaires entre 2000 et 2018 et incluant 7 655 931 personnes âgées de 3 à 99 ans, rapporte 35 877 diagnostics de TDAH et 18 518 prescriptions de médicaments pour le TDAH. En 2018, la proportion de diagnostics était de 255 pour 10 000 chez les garçons, 67,7 pour 10 000 chez les filles, 74,3 pour 10 000 chez les hommes adultes et 20 pour 10 000 chez les femmes adultes. L’augmentation relative la plus forte concernait les adultes : chez les hommes de 18 à 29 ans, les diagnostics ont augmenté d’environ 20 fois et les prescriptions d’environ 50 fois entre 2000 et 2018, passant pour le diagnostic de 0,01 % à 0,56 %.
D’autres données européennes vont dans le même sens. Au Danemark, entre 2000 et 2022, la prévalence diagnostiquée serait passée de 0,10 % à 3,03 %, avec, chez les 18-27 ans en 2022, des taux de 8,16 % chez les hommes et 6,12 % chez les femmes. En Suède, entre 2006 et 2011, Polyzoi et al. rapportaient déjà une augmentation de la prévalence diagnostiquée chez l’adulte de 0,58 à 3,54 pour 1 000, et de l’incidence de 0,39 à 0,90 pour 1 000. Ces chiffres ne démontrent pas à eux seuls un surdiagnostic. Ils rendent cependant difficile de soutenir que l’expansion actuelle serait purement imaginaire.
On peut y voir une meilleure reconnaissance de cas longtemps manqués, notamment chez les femmes, les adultes inattentifs, les personnes à haut niveau de compensation, les étudiants ou professionnels qui s’effondrent lorsque les exigences de structure augmentent. On peut aussi y voir un déplacement culturel : le TDAH devient une catégorie à travers laquelle se disent l’épuisement cognitif, la surcharge attentionnelle, l’inadéquation entre certains fonctionnements et les environnements contemporains, les difficultés de productivité, les conflits avec les normes scolaires ou professionnelles.
La difficulté consiste précisément à tenir ces deux lectures ensemble.
Les critères eux-mêmes ont bougé
L’histoire récente du TDAH n’est pas seulement celle d’une meilleure visibilité sociale. Les critères diagnostiques ont eux aussi évolué. Le DSM-5, publié en 2013, a modifié plusieurs éléments importants : le seuil de symptômes requis chez l’adulte est passé de six à cinq symptômes dans chaque dimension, et l’âge d’apparition requis est passé de 7 à 12 ans. Ces modifications ont été proposées pour mieux tenir compte de la présentation adulte et de la difficulté à documenter rétrospectivement des symptômes très précoces.
Cette évolution peut être justifiée cliniquement. Beaucoup d’adultes ne peuvent pas produire une preuve nette de symptômes avant 7 ans, surtout lorsque leur profil était inattentif, compensé, masqué ou peu perturbateur. En même temps, l’assouplissement du seuil et le recours à la mémoire autobiographique introduisent une fragilité : il devient plus difficile de différencier un TDAH développemental tardivement reconnu d’un trouble attentionnel acquis, fluctuant, secondaire ou contextuel.
L’éditorial de Philip Shaw en 2018 illustre bien cette prudence. Commentant les travaux sur le TDAH à début tardif, il rappelle qu’un simple screening par questionnaire peut produire beaucoup de faux positifs. Dans une cohorte suivie de l’enfance à l’âge adulte, 40 % des participants sans TDAH initial pouvaient "screener" positifs à l’adolescence et 20 % à l’âge adulte sur une checklist symptomatique. Lorsque trois contraintes étaient appliquées : retentissement dans plusieurs contextes, exclusion d’autres troubles ou substances, chronologie précise des symptômes, la prévalence du TDAH à début tardif tombait à 3,3 %, puis à 2 % en excluant les sujets proches du seuil dans l’enfance. Seuls 9 % des sujets positifs au screening remplissaient finalement les critères stricts.
Cette donnée est centrale pour notre sujet. Elle montre qu’un symptôme rapporté n’a pas la même valeur qu’un diagnostic reconstruit dans le temps, dans les contextes, dans le retentissement, dans les différentiels et dans les comorbidités. Le risque du concept creep n’est donc pas seulement culturel, il peut aussi être méthodologique.
Réseaux sociaux, auto-reconnaissance et psychiatrisation par le bas
Il faut ajouter un élément plus récent : les réseaux sociaux. Ils modifient la manière dont le TDAH circule. Ils rendent disponibles des récits, des listes de signes, des micro-expériences, des identifications rapides, des scènes du quotidien où beaucoup de personnes peuvent se reconnaître : oublier de répondre à un message, repousser une tâche administrative, avoir besoin de pression pour travailler, se sentir paralysé devant une tâche simple, accumuler les onglets, perdre ses objets, s’épuiser à compenser.
Ces contenus peuvent être utiles. Ils donnent parfois accès à une première reconnaissance, surtout pour des personnes qui n’auraient jamais consulté autrement. Mais ils peuvent aussi élargir la catégorie en y intégrant des comportements fréquents, non spécifiques, parfois davantage liés à la fatigue, à la surcharge numérique, à l’anxiété, à la dépression, aux conditions de travail, au manque de sommeil ou à des normes de productivité excessives.
Une étude de 2025 sur la représentation du TDAH sur TikTok a analysé 100 vidéos populaires. Les auteurs rapportent que 55 % des caractéristiques attribuées au TDAH dans ces vidéos ne correspondaient pas aux critères DSM-5-TR, et que 59,6 % des principaux commentaires exprimaient une identification aux comportements décrits. Cette donnée est intéressante parce qu’elle montre comment une catégorie clinique peut être élargie par les usages ordinaires, les récits personnels et la validation collective.
On pourrait appeler cela une "psychiatrisation par le bas" : une psychiatrisation qui n’est pas imposée par l’institution médicale, mais produite par des personnes qui cherchent un langage pour comprendre leur vie. Cette dynamique répond à un besoin réel de sens. Elle devient problématique lorsque la reconnaissance précède trop largement la différenciation.
TDAH et trauma : le problème n’est pas la ressemblance, mais la fonction du symptôme
Faisons le lien avec le "trauma". Les symptômes peuvent se ressembler : distractibilité, agitation, impulsivité, irritabilité, difficultés d’organisation, procrastination, fatigue cognitive, instabilité émotionnelle, troubles du sommeil, sentiment de honte, évitement. Mais le même comportement observable peut avoir des fonctions très différentes.
Une personne avec TDAH peut être distraite parce que son attention est instable, captée par la nouveauté, la stimulation, les pensées associatives, les micro-intérêts, ou parce que le maintien attentionnel sur une tâche peu "renforçante" exige un coût disproportionné. Une personne traumatisée peut sembler distraite parce que son attention est captée par la menace, par les signaux relationnels, par les sensations corporelles, par les rappels implicites, par une hypervigilance qui occupe une grande partie de la disponibilité cognitive.
Une personne avec TDAH peut procrastiner parce qu’elle ne parvient pas à initier, séquencer, prioriser, maintenir l’effort ou tolérer le délai avant récompense. Une personne avec une organisation post-traumatique peut procrastiner parce que la tâche réactive de la honte, de l’impuissance, une peur d’évaluation, une mémoire d’échec ou une anticipation de danger relationnel. Dans les deux cas, le comportement est le même : la tâche n’est pas faite. Mais l’intervention ne sera pas la même si la fonction du symptôme diffère.
De même, l’agitation interne du TDAH, souvent décrite comme impatience, besoin de mouvement, recherche de stimulation, difficulté à inhiber l’action ou à supporter l’ennui, ne se confond pas exactement avec l’activation corporelle liée à la peur, à l’alerte, à l’hypervigilance ou à la menace. Les deux peuvent coexister. Leur différenciation demande une anamnèse fine.
Quand le TDAH expose au trauma, et quand le trauma majore le TDAH
Il serait également trop réducteur de traiter le TDAH et le trauma comme deux hypothèses concurrentes. Dans beaucoup de situations, la question la plus utile n’est pas de choisir une catégorie qui annule l’autre, mais de comprendre leur articulation.
Un TDAH ancien peut augmenter l’exposition à certaines expériences négatives : sanctions scolaires répétées, incompréhension familiale, conflits, rejet par les pairs, humiliations, ruptures, accidents, prises de risque, échecs professionnels, désorganisation administrative, dettes, sentiment chronique de ne pas être à la hauteur. Dans certains environnements, ces expériences peuvent devenir traumatiques, ou s’inscrire dans une trajectoire plus large d’adversité.
Inversement, un trauma ou un PTSD complexe peut majorer les difficultés d’une personne avec TDAH : sommeil altéré, hyperactivation, évitement, dissociation, irritabilité, honte, rumination, fatigue cognitive, attention captée par les signaux de danger, diminution de la disponibilité exécutive. Il est alors possible que le TDAH soit réel, mais que sa présentation actuelle soit fortement amplifiée par une organisation post-traumatique. Il est aussi possible que le trauma soit central, mais qu’il ne suffise pas à expliquer l’ancienneté, la transversalité et la stabilité des difficultés exécutives.

Cette articulation évite deux réductions symétriques : dissoudre le TDAH dans le trauma, ou traiter le trauma comme un simple bruit de fond chez une personne TDAH.
Le vrai risque : perdre la puissance discriminante du concept
À mon sens, le risque du conceptual bracket creep appliqué au TDAH adulte n’est pas simplement que le TDAH devienne un mot « à la mode ». Cette critique me semble trop pauvre, et souvent trop méprisante. Elle rate ce qui se joue dans l’usage social d’un diagnostic. Si le TDAH circule autant, c’est aussi parce qu’il répond à une expérience largement partagée : celle d’une difficulté à tenir dans un monde qui exige simultanément autonomie, flexibilité, performance, disponibilité numérique, auto-organisation permanente, rapidité de réponse, adaptation émotionnelle et capacité à supporter des tâches administratives ou professionnelles de plus en plus fragmentées.
Le risque est donc qu’un concept clinique, né pour rendre visible une réalité longtemps méconnue, finisse par perdre sa puissance de discrimination en devenant le nom vague de notre difficulté contemporaine à tenir ensemble attention, contrainte, effort, fatigue et liberté.
La souffrance psychique ne se comprend jamais seulement à l’intérieur de l’individu, puisque les conditions sociales participent à la genèse, au maintien, à la reconnaissance et au traitement des troubles mentaux. Les déterminants sociaux agissent sur toute la trajectoire de vie, depuis les expériences précoces jusqu’aux conditions de travail, de logement, de ressources, de contrôle sur sa vie et d’inscription relationnelle. Dans cette perspective il s'agit d’éviter qu’une catégorie diagnostique vienne absorber, à elle seule, des effets beaucoup plus larges de désorganisation sociale, de précarité, d’exigence adaptative et de perte de marge de manœuvre. Autrement dit, lorsque la difficulté à soutenir l’attention ou l’effort devient immédiatement lisible comme trouble, on gagne parfois en reconnaissance clinique, mais on risque aussi de perdre la capacité à interroger les environnements qui fabriquent ou aggravent cette difficulté.
À ce moment-là, le diagnostic ne libère plus seulement des personnes réellement concernées. Il devient aussi un langage social de légitimation : une manière de dire « je souffre », « je n’y arrive pas », « je ne suis pas seulement paresseux », dans une société qui entend mieux les troubles que les conflits, les symptômes que les conditions de vie, les catégories que les nuances.
C’est probablement l’un des points les plus sensibles. Beaucoup de personnes ne cherchent pas un diagnostic par mode, mais parce qu’elles ont besoin d’un langage audible. Or nous vivons dans des environnements où la souffrance ordinaire, la fatigue sociale, la contrainte économique, l’intolérance institutionnelle à la variabilité humaine, les normes de productivité et les échecs répétés de l’adaptation sont souvent mieux reconnus lorsqu’ils prennent la forme d’un trouble. Le diagnostic devient alors un passeport de légitimité.
C’est particulièrement visible autour du travail. Le travail peut soutenir la santé mentale, mais que certains environnements professionnels, notamment lorsqu’ils sont précaires, pauvres en contrôle, instables ou dégradés, peuvent aussi produire de la souffrance et renforcer les inégalités de santé. De même, la pauvreté n’est pas seulement un contexte extérieur au soin : elle peut précipiter, entretenir et compliquer les troubles mentaux, en affectant à la fois l’exposition aux risques, les possibilités de récupération, l’accès aux ressources et le pronostic. Ce point me semble important pour le TDAH adulte : une personne réellement concernée peut être très vulnérabilisée par ces contraintes sociales, mais ces contraintes peuvent aussi produire chez d’autres personnes une fatigue attentionnelle, une désorganisation ou un épuisement qui ressemblent superficiellement au TDAH sans en relever nécessairement. Là encore, l’enjeu n’est pas de choisir entre clinique et société, mais de maintenir une différenciation suffisante pour que le diagnostic n’efface pas les conditions qui rendent certains fonctionnements presque intenables.
Cela oblige à se demander ce que la société rend dicible, et sous quelles conditions.
Défendre le TDAH adulte exige de préserver la précision clinique
Ma position serait donc la suivante : défendre le TDAH adulte exige de maintenir sa capacité de discrimination. L’enjeu est d’éviter que le concept qui devait rendre plus lucide devienne un brouillard supplémentaire.
Le TDAH adulte reste un trouble neurodéveloppemental. Son évaluation demande une trajectoire : des signes présents dès l’enfance ou l’adolescence, même s’ils étaient masqués, compensés ou mal interprétés ; une présence dans plusieurs contextes ; un retentissement fonctionnel ; une persistance au-delà des fluctuations contextuelles ; une différenciation avec les effets de l’anxiété, de la dépression, du sommeil, des substances, du trauma, des troubles bipolaires, des troubles de personnalité, des troubles du spectre autistique ou de la surcharge environnementale.
Préserver la précision clinique du TDAH suppose aussi de ne pas réduire l’évaluation à une checklist. Les questionnaires peuvent aider à structurer le repérage, mais ils ne suffisent pas. Ils captent des symptômes qui peuvent appartenir à plusieurs organisations. Ils sont sensibles à l’état actuel, à la détresse, à la mémoire rétrospective, à l’identification préalable, aux attentes du patient, parfois même aux récits circulant sur les réseaux sociaux.
Les fonctions exécutives sont particulièrement difficiles à mesurer. Les tâches neuropsychologiques standardisées cherchent souvent à isoler un processus précis, dans un cadre très contrôlé, alors que les mesures dites « écologiques » ou de vie quotidienne captent mieux les contraintes réelles, mais au prix d’une moindre spécificité. Le fait que ces deux types de mesures ne corrèlent pas toujours fortement rappelle qu'un adulte peut être très en difficulté dans sa vie quotidienne sans que cela se résume à un score déficitaire à un test, et inversement, une plainte exécutive massive ne suffit pas à elle seule à qualifier un TDAH. Elle doit être replacée dans une trajectoire, une chronologie, un niveau de retentissement, des contextes de fonctionnement et des diagnostics différentiels.
Préserver la précision clinique du TDAH suppose enfin de ne pas rabattre toute difficulté exécutive sur "le cerveau individuel". Une personne peut avoir un TDAH réel et souffrir davantage parce que son environnement est mal ajusté. Une autre peut ne pas avoir de TDAH et être en difficulté parce que ses conditions de vie sont objectivement désorganisantes, précarisantes, "fragmentantes" ou épuisantes. Dans les deux cas, la réponse ne peut pas être seulement diagnostique.
Une boussole clinique
Dans cette perspective, quelques questions peuvent aider à garder une orientation sans figer trop vite le raisonnement.
Les difficultés attentionnelles étaient-elles présentes avant les événements traumatiques identifiés ? Étaient-elles visibles à l’école, dans la famille, dans les loisirs, dans les relations, puis au travail ou dans les études ? La personne décrit-elle surtout une distractibilité, une hypervigilance, une dissociation, une rumination, une fatigue, un évitement, ou une combinaison de ces phénomènes ? Les symptômes sont-ils stables dans la trajectoire, ou apparaissent-ils surtout autour de déclencheurs, de rappels, de figures d’autorité, de situations d’impuissance ou de conflit ? L’agitation ressemble-t-elle à un besoin de stimulation, à une tension anxieuse, à une activation traumatique, ou à une stratégie d’évitement corporel ?
Il faut également interroger les compensations anciennes : surtravail, "masquage", dépendance à l’urgence, stratégies rigides, évitement administratif, effondrement après effort, hypercontrôle, choix professionnels permettant de contourner certaines contraintes. Ces éléments peuvent soutenir l’hypothèse TDAH lorsqu’ils s’inscrivent dans une continuité développementale. Mais ils peuvent aussi s’observer dans l’anxiété, le perfectionnisme, les environnements traumatiques, certaines organisations de personnalité ou des contextes sociaux très exigeants.
Une autre question me semble particulièrement utile : que devient la formulation clinique si l’on retire provisoirement l’étiquette TDAH ? Et que devient-elle si l’on retire provisoirement l’étiquette trauma ? Si l’une des deux catégories fait disparaître artificiellement toute la complexité, c’est probablement qu’elle est en train de fonctionner comme une explication trop englobante.

Ce que le concept creep nous oblige à penser
Le concept creep ne doit pas devenir un argument conservateur contre l’évolution des diagnostics. Les concepts cliniques doivent parfois s’élargir, parce que les anciennes frontières étaient trop étroites. Le TDAH adulte en est un bon exemple : sans extension du regard au-delà de l’enfance, beaucoup d’adultes seraient encore privés d’une compréhension pertinente de leur histoire. Le trauma complexe en est un autre : sans élargissement du modèle du PTSD classique, certaines trajectoires de violences répétées ou précoces resteraient mal décrites.
Mais l’élargissement d’un concept doit toujours être accompagné d’un travail de différenciation. Sinon, la reconnaissance produit son propre brouillage. Le trauma peut devenir le nom général de toute blessure. Le TDAH peut devenir le nom général de toute difficulté à s’organiser. L’autisme peut devenir le nom général de toute étrangeté relationnelle ou sensorielle. La dépression peut devenir le nom général de toute fatigue existentielle. L’anxiété peut devenir le nom général de toute tension face à des conditions de vie incertaines.
À chaque fois, le problème n’est pas que nous cherchions des mots. Le problème apparaît lorsque les mots disponibles deviennent trop larges pour continuer à nous aider à penser.
Conclusion : rendre visible sans tout absorber
Quelle part du fonctionnement actuel relève d’une trajectoire neurodéveloppementale ? Quelle part relève d’une adaptation à la menace ? Quelle part relève des conséquences secondaires d’un TDAH non reconnu : échecs, rejet, honte, conflits, épuisement ? Quelle part relève de mécanismes actuels de maintien : évitement, rumination, insomnie, consommation, surcharge, isolement ? Quelle part relève enfin des conditions sociales dans lesquelles on demande à cette personne de fonctionner ?
Le TDAH adulte est une réalité clinique. Son extension possible ne doit pas conduire à le disqualifier. Le trauma est une réalité clinique majeure. Son extension possible ne doit pas conduire à minimiser ses effets. Mais précisément parce que ces concepts sont importants, ils méritent d’être maniés avec précision.
Un diagnostic peut libérer lorsqu’il rend intelligible une histoire. Il peut enfermer lorsqu’il devient une réponse trop rapide à une question plus vaste. Il peut protéger lorsqu’il ouvre des droits, des soins et des aménagements. Il peut détourner l’attention lorsqu’il transforme en pathologie individuelle ce qui relève aussi d’une responsabilité collective.
Défendre le TDAH adulte, à mon sens, suppose donc de tenir cette position inconfortable : reconnaître sans diluer, élargir sans dissoudre, écouter la souffrance sans renoncer à la différenciation clinique, et rappeler que toutes les difficultés humaines n’ont pas besoin de devenir des troubles pour mériter d’être prises au sérieux.
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