QUAND NOTRE CERVEAU NOUS JOUE DES TOURS

L’heuristique de disponibilité


Un peu d’histoire :


Daniel Kahneman est âgé de 7 ou 8 ans lorsqu’il rentre chez lui, un soir, après avoir joué avec des amis chrétiens, oubliant de respecter le couvre-feu de 18h. Il vit alors à Paris, occupée par l’Allemagne nazie, avec sa famille originaire de Lituanie. Sur son chemin, face à lui, se trouve un soldat allemand. Terrifié, Daniel décide d’accélérer le pas mais le soldat s’approche de lui et le serre dans ses bras. Une fois cette surprenante étreinte terminée, l’homme qui parlait en allemand d’une voix prise par l’émotion, sort de son porte-monnaie la photo d’un enfant et de l’argent qu’il lui donne. De cette expérience, Daniel Kahneman conclura : « Je suis rentré à la maison, plus convaincu que jamais que ma mère avait raison : les gens sont infiniment compliqués et intéressants ».


Kahneman poursuit de brillantes études qui le conduisent d’abord à s’intéresser à la vision, l’attention et la mémoire, puis au fil des rencontres et de ses expériences et certainement en écho avec ce qui l’a marqué durant son enfance, il se met à étudier les processus impliqués dans la prise de décision.


La collaboration avec Amos Tversky débute dans les années 60. Avec leur premier article « Belief in the Law of Small Numbers » (Croyance en la loi des petits nombres), ils mettent en évidence 11 illusions cognitives qui affectent le jugement humain. Ensemble, ils publient une série d’articles dont le plus important en 1979 (« La Théorie des perspectives »). En 1996, Amos Tversky décède prématurément des suites d’un cancer de la peau et laisse donc Kahneman recevoir seul, en 2002, l’une des plus importantes reconnaissances pour leurs travaux, à savoir le Prix Nobel d’économie.


Dans la suite de ses premiers travaux sur la pensée rationnelle, Kahneman pensait qu’il fallait conseiller les preneurs de décisions, comme le ministre des affaires étrangères israélien en poste en 1974 (sur la probabilité d’un conflit à venir avec la Syrie), avec des probabilités statistiques factuelles. Par expérience, il a pu constater que les gens ne portent pas attention aux chiffres, même les plus évidents et leur préfèrent des descriptions plus vives : "Personne n'a jamais pris de décision à cause d'un numéro", a déclaré Kahneman par la suite. "Ils ont besoin d'une histoire."


Kahneman et Tversky sont à l’origine de la mise en évidence du biais cognitif dont on parle aujourd’hui : l’heuristique de disponibilité.


Dans une étude désormais célèbre, les deux chercheurs ont demandés à des anglophones de répondre à la question suivante : « Pensez au nombre de mots commençant par la lettre k par rapport au nombre de mots avec k en troisième position. La lettre k apparaît-elle plus souvent au début d'un mot ou en tant que troisième lettre? ». Ils ont découvert que deux fois plus de personnes pensaient que k se produisait au début des mots (69,1%) qu'en troisième position (30,9%) alors qu’il apparaît plus souvent en troisième position dans les mots de la langue anglaise.


Quel métier est le plus dangereux : démineur ou agriculteur ?


Alors qu’il nous est très facile de nous représenter un démineur en train de désamorcer une bombe :



Il nous est plus difficile d’imaginer un agriculteur en situation de danger :



Cela nous conduit à penser, dans une situation naturelle et où le temps pour prendre la décision est court, que « démineur » est le travail le plus dangereux. Pourtant, les statistiques montrent que l’agriculture est un des secteurs avec la mortalité la plus élevée : 1 décès pour 2597 agriculteurs contre 1 décès pour 5874 démineurs.


Lorsque nous devons émettre un jugement de cette nature, c’est-à-dire relatif au risque ou au danger, notre cerveau utilise plusieurs stratégies pour prendre des décisions rapides. Cet exemple illustre ce que les sciences cognitives appellent l’heuristique de disponibilité, à savoir, un raccourci mental qui nous aide à réaliser rapidement, mais parfois de façon erronée, une appréciation de la situation.


S’il est plus facile d’avoir en mémoire des représentations de démineurs en danger de mort, alors cet événement est considéré comme fréquent. C’est la facilité d’accès à ces représentations en mémoire qui détermine notre jugement. Plusieurs aspects de notre fonctionnement cognitif déterminent la disponibilité de notre mémoire. Nous nous rappelons plus facilement :

  • d’événements qui arrivent souvent que d’événements rares.

  • d’informations nouvellement acquises, même lorsqu’elles concernent un événement passé.

  • d’informations fréquemment répétées par plusieurs sources (le principe de la rumeur).

  • d’informations dont le contenu est extrême ou négatif.

L’heuristique de disponibilité est un mécanisme bien souvent utile à la prise de décision, par exemple lorsque le temps presse, lorsque nous n’avons pas la possibilité d’enquêter sur la question posée ou encore quand les sources de réflexions ne sont pas disponibles. Il nous permet, en cas de nécessité, d’arriver rapidement à une conclusion sur le monde qui nous entoure.


Au moment du choix, un certain nombre d’événements, en lien avec la question posée, peuvent prendre place dans notre pensée. Nous allons ainsi juger que ces événements ont une plus grande probabilité d’apparition par rapport à d’autres événements possibles. Nous donnons à ces informations en mémoire un plus grand crédit ce qui induit une surestimation de la possibilité que des faits similaires se produisent à l’avenir.


La nature des informations auxquelles nous sommes exposés régulièrement aura un impact sur nos jugements et nos prises de décisions et ce d’autant plus que nous éviterons de prendre le temps de la réflexion. Ainsi, notre appétence pour les informations négatives (un autre biais dont nous parlerons dans un prochain article) nous conduit à surestimer certains risques au détriment de problèmes plus fréquents : comme par exemple le risque de mourir dans un attentat par rapport au risque de mourir d’une maladie cardiovasculaire en lien avec une consommation d’alcool ou de tabac (d’autres biais cognitifs entrent en jeu ici). Le fait de consulter des informations relatives à certaines maladies augmentent illusoirement la probabilité d’en être victime à l’apparition d’un symptôme particulier : le « syndrome doctissimo » !


Tversky et Kahneman ont également montré que ce biais de jugement était lié à la facilité d’accès à nos souvenirs et non à leur nombre. Ainsi, si vous essayez de trouver 3 souvenirs de vous étant anxieux et qu’ensuite vous devez évaluer à quel point vous êtes quelqu’un d’anxieux, vous aurez tendance à surestimer votre anxiété par rapport à quelqu’un à qui l’on aura demandé 6 souvenirs avant d’évaluer son niveau d’anxiété. Peut-être est-il donc parfois intéressant de chercher une certaine quantité de souvenir liés à une représentation négative de soi avant de se définir de façon péremptoire.


Avant de conclure, il est important de rappeler que l’heuristique de disponibilité, avant d’être un biais cognitif conduisant à des erreurs de jugement, est un moyen peu couteux et rapide d’arriver à une conclusion sans une quantité d’informations trop importante. Voici quelques situations dans lesquelles la facilité d’accès à la mémoire est plus fréquente :

  • lorsque vous êtes multitâche plutôt que concentré,

  • lorsque vous êtes novice plutôt qu’expert,

  • lorsque vous êtes en position de leadership ou que vous vous sentez puissant, plutôt que dans un rôle de soumission,

  • lorsque vous êtes heureux plutôt que triste.


Comment contourner ce biais ?


Si vous êtes novice dans votre domaine, que vous réalisez plusieurs tâches en même temps, que vous êtes heureux et dans une position de pouvoir, vous serez plus sujet à l’heuristique de disponibilité.

Par exemple :

  • Si vous venez d’apprendre une très bonne nouvelle qui vous rend euphorique, prenez du temps avant de prendre des décisions importantes.

  • Si vous n’êtes pas expert dans un domaine dans lequel une question se pose à vous, cheminez lentement et prudemment ou faites appel à un expert.

  • Enfin, étant donné que l’heuristique de disponibilité nous induit parfois en erreur en contournant la question de la fréquence, et bien recherchez la fréquence liée à une question que vous vous posez : la fréquence des attaques de requins dans telle région ; la fréquence des accidents d’avion avec cette compagnie ; la fréquence d’apparition de maladies liée à la consommation de tabac ; etc.

Pour résumer, plus il est facile de se souvenir des conséquences liées à une action, plus ces conséquences sont perçues comme fréquentes. Cependant des études plus récentes semblent mettre en évidence que notre mémoire de travail situationnelle peut accéder à notre mémoire à long terme, ce qui nous permet de déterminer des probabilités plus précises.

1360 avenue de la Justice de Castelnau, 34090 Montpellier

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