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Compenser, masquer, tenir : ce que les stratégies disent vraiment du TDAH adulte

Le débat sur le masking : entre reconnaissance et flou conceptuel


Ces derniers temps, les discussions autour du masking, en particulier dans le champ de l’autisme, donnent lieu à des échanges parfois très vifs. Certaines personnes y voient une notion indispensable pour comprendre l’expérience subjective de celles et ceux qui ont appris à se rendre moins visibles. D’autres y voient un concept devenu trop extensible, presque impossible à réfuter, capable d’absorber toute forme d’adaptation sociale ordinaire.

Le piège du concept qui explique trop


Il me semble que cette critique ne doit pas être balayée trop vite. Un concept clinique devient fragile lorsqu’il explique tout, lorsqu’il ne permet plus de distinguer une stratégie banale, une adaptation sociale, une souffrance internalisée, une conduite d’évitement, un effet de stigmatisation ou un véritable phénomène psychopathologique. La probité impose ici une certaine rigueur : si tout est masking, le mot perd sa force descriptive. Mais cette exigence critique ne doit pas conduire à l’erreur inverse, qui consisterait à disqualifier trop vite une expérience réelle au motif qu’elle est difficile à délimiter.


Déplacer la question vers le TDAH adulte


Je ne vais pas ici trancher la question du masking dans l’autisme, qui possède sa littérature, ses controverses et ses cadres propres. D'autres en parlent bien mieux que moi. En revanche, ces débats offrent une occasion utile de revenir à une question voisine, particulièrement importante dans le TDAH adulte : que veut dire “compenser” ? Que désigne-t-on lorsqu’on dit qu’une personne “a bien compensé” ? Parle-t-on d’une stratégie efficace, d’une façade sociale, d’une réussite obtenue au prix d’un coût énorme, d’une adaptation intelligente, d’un système défensif, ou d’un mélange instable de tout cela ?


La difficulté vient du fait que le mot compensation paraît simple. On imagine spontanément une personne qui possède une fragilité dans un domaine et qui mobilise une ressource dans un autre pour en réduire les effets. Or, dans la vie psychique réelle, cette opération n’est jamais purement mécanique. Un étudiant peut compenser son défaut d’anticipation en travaillant toute la nuit avant un examen. Une salariée peut compenser sa désorganisation par trois agendas, six alarmes, une anxiété constante et un conjoint qui absorbe l’intendance domestique. Un adulte avec TDAH peut avoir traversé l’école, les études ou les premières années professionnelles avec des résultats corrects, parfois excellents, parce qu’il était intelligent, soutenu, stimulé, anxieux, perfectionniste, ou simplement placé dans un environnement qui rendait ses difficultés moins visibles.


Dans chacun de ces cas, le résultat extérieur peut sembler satisfaisant. Pourtant, la structure interne du fonctionnement n’est pas la même. Une stratégie peut rendre la vie plus praticable. Elle peut aussi maintenir une personne dans une lutte permanente contre elle-même. Elle peut soutenir l’autonomie, ou installer une dépendance invisible. Elle peut augmenter la liberté d’action, ou organiser peu à peu toute l’existence autour de l’évitement de l’échec.


Compenser : une stratégie, pas un symptôme en soi


Dans un sens très large, tout le monde compense. Utiliser un agenda, faire des listes, choisir un environnement de travail adapté, demander de l’aide, ritualiser certaines tâches, limiter les sources de distraction, protéger son sommeil ou découper un projet en étapes ne relève pas en soi de la psychopathologie. Toute vie humaine s’appuie sur des prothèses externes : des outils, des habitudes, des lieux, des personnes, des rappels, des cadres. L’agenda n’est pas un symptôme. La checklist n’est pas une preuve. Le besoin de calme n’est pas une signature clinique.


Que vient soutenir cette stratégie, à quel coût, avec quelle souplesse, dans quelle trajectoire, et que se passe-t-il lorsque les exigences augmentent ou que l’environnement change ?

Les échafaudages invisibles du fonctionnement


Dans le TDAH adulte, cette question prend une importance particulière, parce que le trouble ne se manifeste pas toujours sous une forme immédiatement visible. Les formes inattentives, les difficultés d’organisation, les problèmes de gestion du temps, l’instabilité motivationnelle, la procrastination chronique, la dérégulation émotionnelle ou la dépendance à l’urgence peuvent longtemps passer pour des traits de caractère, de la paresse, un manque de volonté, une anxiété, un tempérament original ou une simple manière de travailler.


Les recommandations internationales sur le TDAH soulignent souvent que certains symptômes inattentifs peuvent n’être identifiés que tardivement, lorsque les exigences d’organisation, d’étude autonome ou de travail indépendant augmentent, et que des stratégies de compensation peuvent masquer les symptômes. Cette remarque est décisive car elle rappelle qu’un fonctionnement apparemment correct peut reposer sur des échafaudages invisibles.


Les données empiriques disponibles vont dans le même sens, même si elles restent encore limitées. Une étude qualitative menée à Zurich auprès de 32 adultes TDAH, à partir d’entretiens semi-structurés de 45 à 90 minutes, a décrit plusieurs catégories de stratégies utilisées avant le diagnostic et le traitement : stratégies organisationnelles, motrices, attentionnelles, sociales et psychopharmacologiques. Les participants rapportaient donc déjà un travail actif d’ajustement avant même que leurs difficultés soient nommées cliniquement.


Une autre série de cas, portant sur 5 adultes TDAH diplômés, professionnellement insérés et financièrement indépendants, montre de manière très concrète la dissociation possible entre réussite visible et charge interne. Les patients décrivaient des efforts conscients, énergivores et chronophages pour contrôler la procrastination, l’oubli, la désorganisation ou les difficultés de priorisation ; l’un d’eux présentait même un score ASRS de 60/72, compatible avec une symptomatologie élevée, malgré une réussite professionnelle apparente. Les auteurs rapportaient aussi que le méthylphénidate diminuait le besoin de rester constamment “en garde” pour obtenir les mêmes résultats.


Réussir ne dit pas toujours le coût de la réussite


Ce type de données oblige à être prudent avec une phrase très fréquente : “Il compense bien.” Bien, au regard de quoi ? Du résultat scolaire ? De la productivité ? De l’image sociale ? Du niveau d’épuisement ? De la qualité de vie ? De la liberté intérieure ? Une compensation peut être bonne du point de vue de la performance et mauvaise du point de vue de la vie. Elle peut permettre de rendre un travail à l’heure tout en détruisant le sommeil, le corps, la disponibilité affective ou la capacité de créer hors de l’urgence.

Compensation, masking, camouflage : distinguer sans tout séparer


C’est ici que la distinction avec le masking devient utile, à condition de ne pas importer trop vite dans le TDAH un concept principalement travaillé dans l’autisme. Dans la littérature sur l’autisme, le camouflage social est souvent décrit comme un ensemble de stratégies permettant de cacher, modifier ou compenser des caractéristiques autistiques dans les interactions sociales. L’étude qualitative de Hull et collègues, menée auprès de 92 adultes autistes, propose un modèle en trois temps : des motivations, comme s’intégrer ou créer du lien ; des stratégies de camouflage, incluant masking et compensation ; puis des conséquences, notamment l’épuisement, l’anxiété, les effets sur l’image de soi et l’accès au soutien.


Une revue de 2023, portant sur 16 études, rappelle que le camouflage et le masking chez les adultes autistes sont associés à des enjeux importants de santé mentale, dont l’anxiété, la dépression et le burnout, tout en soulignant que le champ reste encore en développement et que les définitions ne sont pas toujours parfaitement stabilisées.


Cette instabilité conceptuelle explique une partie des débats actuels. Le masking n’est pas un mot magique. Il ne suffit pas à lui seul à établir un diagnostic, ni à prouver l’existence d’un trouble. Il peut aussi recouvrir des réalités ordinaires de présentation de soi : chacun module ses conduites selon les contextes, les normes, les risques, les attentes relationnelles. Mais la question clinique devient plus sérieuse lorsque cette modulation est permanente, coûteuse, contrainte, associée à la honte, à l’épuisement, à la peur d’être découvert, ou à l’impossibilité de demander de l’aide sans perdre sa place.


Le masking dans le TDAH : une notion encore fragile, mais pas vide


Dans le TDAH, le masking au sens strict est moins étudié que dans l’autisme. Le forum de World Psychiatry consacré au TDAH adulte en 2025 indique explicitement que les données sur les comportements compensatoires et les techniques de masking dans le TDAH adulte restent limitées, tout en soulignant l’intérêt de recherches futures, notamment chez les femmes.


Il existe cependant quelques travaux directement pertinents. Une étude phénoménologique menée au Royaume-Uni auprès de 6 étudiants en médecine avec TDAH décrit le masking comme une stratégie de survie dans un milieu fortement normatif. Les participants rapportent une auto-surveillance intense, un effort pour ne pas paraître distraits, pour sembler engagés, pour rassurer les patients, pour éviter l’humiliation ; cette dépense laisse parfois peu d’énergie disponible pour apprendre et peut conduire à un épuisement marqué, au point que les tâches quotidiennes de base deviennent difficiles.

Cette étude est petite, qualitative, située dans un contexte très particulier. Elle ne permet pas de généraliser massivement. Mais elle a une valeur clinique : elle montre que le masking TDAH n’est pas seulement une invention de réseaux sociaux. Il peut désigner une expérience concrète de dissimulation active, où la personne ne cherche pas seulement à mieux fonctionner, mais à ne pas être vue comme défaillante.


On peut alors proposer une distinction simple, sans la rigidifier excessivement : la compensation vise d’abord le fonctionnement ; le masking vise surtout la présentation de soi sous le regard d’autrui. Une checklist qui permet de ne pas oublier ses affaires compense une difficulté de mémoire prospective. Un timer qui rend le temps plus visible compense une difficulté de perception temporelle. Un environnement sans notifications compense une vulnérabilité attentionnelle. En revanche, sourire pour cacher la panique, faire semblant d’avoir compris une consigne, dissimuler son retard, paraître calme alors que l’effort de contrôle est massif, ou dire “tout va bien” pour éviter d’être perçu comme instable, relève davantage du masking.


Dans la réalité, ces deux dimensions se mélangent. Un adulte peut utiliser des outils très adaptés tout en masquant le coût nécessaire pour les maintenir. Il peut donner l’image d’une personne parfaitement organisée parce qu’il a construit un système complexe, mais vivre ce système comme un dispositif de survie. Il peut aussi transformer une compensation initialement utile en preuve sociale : démontrer qu’il fonctionne “normalement”, sans besoin, sans limite, sans faille apparente.


La fonction de la stratégie compte plus que sa forme


C’est pourquoi la distinction essentielle ne se situe pas seulement dans la forme de la stratégie, mais dans sa fonction. Travailler sous pression peut être une manière ponctuelle de mobiliser l’attention. Cela devient plus problématique lorsque l’urgence est la seule condition d’entrée dans l’action. Faire des listes peut soutenir la planification. Cela devient une conduite d’évitement lorsque la liste remplace l’acte. Vérifier son agenda peut sécuriser une journée. Cela devient coûteux lorsque la vérification sert surtout à calmer une angoisse qui se régénère aussitôt. Demander de l’aide peut augmenter l’autonomie. Cela devient fragile lorsque toute l’organisation repose sur une personne qui compense à la place de la personne concernée.

Quand les stratégies aggravent ce qu’elles tentaient de contenir


Les études sur le coping dans le TDAH adulte permettent d’affiner cette distinction. Pendant la pandémie de Covid-19, une étude suédoise a comparé 231 adultes TDAH suivis en soins spécialisés à 1 148 adultes sans TDAH. Après ajustement, le désengagement comportemental (face à une situation stressante, la personne tend à renoncer à agir sur le problème, à réduire ses efforts, ou à “lâcher” la tentative de faire face) restait plus associé au groupe TDAH, tandis que la planification était plus fréquente chez les personnes sans TDAH ; les stratégies passives, comme le déni, l’auto-blâme et le désengagement comportemental, étaient associées à davantage de symptômes de trouble de l’adaptation (réaction psychique problématique à un événement stressant) dans les deux groupes.

Une autre étude, portant sur 230 adultes cliniques et non cliniques, rapporte que les stratégies de coping maladaptées contribuent aux limitations de vie au-delà des seuls symptômes TDAH. Autrement dit, ce qui abîme le fonctionnement n’est pas seulement la présence des symptômes, mais aussi la manière dont la personne tente de les gérer.

Cette remarque est importante, parce qu’elle empêche de raisonner uniquement en termes de déficit. Une personne avec TDAH n’est pas seulement déterminée par ses symptômes ; elle est aussi façonnée par ses stratégies, son environnement, ses soutiens, ses croyances, son histoire d’échecs et de réussites, sa marge de manœuvre, sa capacité à demander de l’aide sans honte. Une étude canadienne publiée en 2025 auprès de 64 adultes TDAH âgés de 19 à 80 ans va dans ce sens : le soutien social, sous forme d’aide tangible, de sentiment d’appartenance et de soutien à l’estime de soi, était associé à un meilleur fonctionnement dans plusieurs domaines, indépendamment de la sévérité des symptômes TDAH.


Une bonne compensation augmente la manœuvre


Cela permet de formuler un critère plus clinique : une compensation adaptée augmente les marges d’action. Elle rend la tâche plus probable, réduit le coût cognitif, soutient l’autonomie, protège suffisamment le corps, reste modifiable, permet de demander de l’aide, et n’exige pas de se nier pour produire un résultat acceptable. Elle donne de la manœuvre. Elle ne cherche pas seulement à faire disparaître le symptôme aux yeux des autres ; elle rend la vie plus habitable pour la personne elle-même.

Le coût invisible : sommeil, corps, relations, identité


À l’inverse, une compensation devient coûteuse lorsqu’elle fonctionne au prix d’une dette invisible : dette de sommeil, dette émotionnelle, dette corporelle, dette relationnelle, dette identitaire. Elle devient suspecte lorsqu’elle dépend presque exclusivement de la peur, de la honte, de l’urgence, de l’auto-dévalorisation ou du perfectionnisme. Elle devient rigide lorsqu’elle s’effondre au moindre changement de contexte. Elle devient appauvrissante lorsqu’elle oblige à éviter toutes les situations où l’on pourrait être vu en difficulté.


La question n’est donc pas seulement : “Est-ce que ça marche ?” Beaucoup de choses marchent à court terme. L’anxiété marche. La dernière minute marche. Le surtravail marche. L’isolement marche parfois. Le perfectionnisme marche. L’autocritique violente peut produire un résultat. Il faut alors se demander : qu’est-ce que cette stratégie produit dans la durée sur la liberté, la santé, les relations, le désir, la capacité d’apprendre, de créer, de s’exposer, de vivre sans se réduire à un dispositif de contrôle ?


Une compensation peut vieillir mal


C’est aussi là qu’il faut introduire la dimension temporelle. Une compensation peut avoir été bonne, puis devenir mauvaise. Il n’y a rien de contradictoire à cela. Une stratégie est toujours située : elle répond à un âge, un contexte, un niveau d’exigence, une configuration relationnelle, un état du corps. Travailler dans l’urgence peut suffire au lycée, puis devenir destructeur en études supérieures. S’appuyer fortement sur un parent peut être normal à 12 ans, puis problématique si aucune autonomie progressive ne se construit. Choisir un métier très stimulant peut permettre d’utiliser son profil, puis devenir épuisant si l’on ne sait plus ralentir, déléguer, hiérarchiser ou supporter les tâches moins gratifiantes mais nécessaires. Masquer ses difficultés peut éviter une humiliation ponctuelle, puis devenir une prison si la personne ne peut plus jamais dire ses besoins.


De l’outil au régime de vie


Une compensation devient mauvaise lorsqu’elle cesse d’être un outil et devient un régime de vie. Au départ, elle protège. Ensuite, elle exige. Puis elle enferme. Ce mouvement est souvent discret, parce que la personne continue à produire des résultats. Elle rend ses dossiers. Elle réussit ses examens. Elle tient ses engagements. Elle paraît fiable. Pourtant, son monde intérieur se rétrécit : moins de sommeil, moins d’élan, moins de disponibilité affective, moins de jeu, moins de dehors, moins de création. La vie continue, mais elle devient administrée par la peur de l’effondrement.


Prudence réelle ou peur déguisée en organisation ?


Ce point permet de ne pas confondre prudence et peur. Il existe une vraie prudence : aménager son environnement, protéger son sommeil, réduire les distracteurs, demander des échéances claires, externaliser certaines fonctions exécutives, refuser des charges intenables. Cette prudence augmente la puissance d’agir. Elle donne un socle. Mais il existe aussi une peur déguisée en prudence : éviter tout ce qui expose, refuser toute demande d’aide par honte, s’interdire les projets importants parce qu’ils pourraient révéler une insuffisance, construire une sécurité si massive qu’elle devient un bunker. Dans ce cas, la compensation ne sert plus la vie ; elle sert la conservation anxieuse d’une image.


Lire une compensation dans une trajectoire


C’est pourquoi la clinique de la compensation demande de regarder plusieurs plans à la fois. Il faut examiner ce qui est compensé : oubli, désorganisation, distractibilité, impulsivité, difficulté d’initiation, gestion du temps, régulation émotionnelle, intolérance à l’ennui. Il faut examiner depuis quand ces difficultés existent, dans quels contextes elles apparaissent, comment elles ont évolué, quels soutiens les ont rendues moins visibles. Il faut aussi explorer les diagnostics différentiels et les comorbidités : anxiété, dépression, trouble du sommeil, trauma, usage de substances, trouble bipolaire, trouble de la personnalité, TSA, surcharge contextuelle. Une compensation ne prouve rien seule. Elle devient informative lorsqu’elle s’inscrit dans une trajectoire.


Que protège la stratégie ?


On peut résumer l’évaluation d’une stratégie autour de quelques questions : rend-elle l’action plus possible ou seulement la souffrance moins visible ? Réduit-elle le coût global ou déplace-t-elle ce coût vers le corps, les proches, la nuit, l’estime de soi ? Augmente-t-elle l’autonomie ou renforce-t-elle une dépendance cachée ? Reste-t-elle souple quand le contexte change ? Permet-elle de créer, d’aimer, de travailler et de se reposer, ou seulement de tenir ? Protège-t-elle la personne, ou protège-t-elle surtout l’image que les autres ont d’elle ?


Entre pathologisation excessive et déni du coût


Cette dernière question me semble décisive, parce qu’elle évite deux erreurs opposées. La première serait de pathologiser toute organisation : avoir des routines, des outils, des rappels, des préférences environnementales ou des méthodes de travail ne suffit pas à parler de TDAH. La seconde serait d’exclure trop vite la souffrance parce que la performance extérieure reste correcte. Réussir, tenir, sourire, livrer à temps, être apprécié, avoir un diplôme ou occuper un poste ne disent pas toujours le prix payé pour maintenir ce fonctionnement.


Tenir n’est pas toujours vivre


La compensation, dans le TDAH adulte, désigne donc moins une technique isolée qu’un rapport entre un profil, un environnement, des exigences, des soutiens, des outils, des normes sociales et un coût subjectif. C’est ce rapport qui doit être pensé. Une stratégie adaptée n’a pas besoin d’être héroïque. Elle peut être simple, presque banale : un agenda partagé, un rappel fiable, une routine de début de journée, une réduction des notifications, une demande d’échéance intermédiaire, un espace de travail plus sobre, une activité physique régulière, une manière plus explicite de dire ses besoins. Sa valeur ne vient pas de son apparence, mais de ce qu’elle rend possible.


Il faut peut-être accepter une formule un peu exigeante : une bonne compensation ne sert pas seulement à tenir. Elle sert à vivre davantage. Elle augmente la manœuvre, elle diminue la dette invisible, elle permet une relation plus honnête à ses limites, elle transforme une fragilité en problème d’organisation plutôt qu’en condamnation morale. Une compensation coûteuse, au contraire, maintient parfois l’action au prix d’un rétrécissement progressif de soi.


Nommer sans tout expliquer


C’est pourquoi le débat sur le masking, malgré ses excès possibles, ouvre une vraie question. Le risque est de continuer à prendre les apparences fonctionnelles pour des preuves de fonctionnement réel. Entre ces deux erreurs, il y a un espace de travail clinique : nommer sans tout expliquer, distinguer sans nier, reconnaître le coût sans transformer toute adaptation en symptôme, et surtout demander ce qu’une stratégie construit comme type de vie.

Une compensation devient cliniquement intéressante lorsqu’on cesse de demander seulement si elle fonctionne, et que l’on commence à demander ce qu’elle coûte, ce qu’elle permet, ce qu’elle évite, et quel monde elle oblige la personne à habiter.













Sources :

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  • Palmini, A. (2008). Professionally successful adults with ADHD: Compensation strategies and subjective effects of pharmacological treatment. Série de cas de 5 adultes TDAH professionnellement insérés, décrivant des stratégies conscientes, énergivores et chronophages.

  • Danielsson, K., Arnberg, F. K., & Bondjers, K. (2024). Coping strategies and symptoms of Adjustment Disorder among adults with ADHD during the Covid-19 pandemic. PLOS ONE. Étude suédoise : 231 adultes TDAH vs 1 148 adultes sans TDAH.

  • Barra, S., Grub, A., Roesler, M., Retz-Junginger, P., Philipp, F., & Retz, W. (2021). The role of stress coping strategies for life impairments in ADHD. Journal of Neural Transmission. Étude auprès de 230 adultes sur coping, symptômes TDAH et limitations de vie.

  • Atique, J., Weerawardhena, H., Climie, E. A., & Callahan, B. L. (2025). Distracted, hyperactive, and thriving: factors supporting everyday functioning in adults with ADHD. BMC Psychiatry. Étude auprès de 64 adultes TDAH sur fonctionnement, soutien social et facteurs protecteurs.

  • Godfrey-Harris, M., & Shaw, S. (2023). The experiences of medical students with ADHD: A phenomenological study. PLOS ONE. Étude qualitative auprès de 6 étudiants en médecine avec TDAH, incluant la question du masking en contexte académique exigeant.

  • Hull, L., et al. (2017). “Putting on My Best Normal”: Social Camouflaging in Adults with Autism Spectrum Conditions. Étude qualitative auprès de 92 adultes autistes, modèle du camouflage incluant motivations, masking/compensation et conséquences.

  • Alaghband-Rad, J., Hajikarim-Hamedani, A., & Motamed, M. (2023). Camouflage and masking behavior in adult autism. Frontiers in Psychiatry. Revue systématique de 16 études sur le camouflage chez les adultes autistes.

  • van der Putten, W. J., et al. (2024). Is camouflaging unique for autism? A comparison of camouflaging between adults with autism and ADHD. Autism Research. Étude comparative indiquant que le camouflage n’est pas propre à l’autisme, même s’il apparaît plus élevé chez les adultes autistes que chez les adultes TDAH.

  • AADPA. Australian Evidence-Based Clinical Practice Guideline for ADHD. Recommandations indiquant que les symptômes inattentifs peuvent être identifiés tardivement et que des stratégies de compensation peuvent masquer les symptômes.

  • Cortese, S., et al. (2025). Attention-deficit/hyperactivity disorder (ADHD) in adults. World Psychiatry. Forum rappelant que les données sur les comportements compensatoires et le masking dans le TDAH adulte restent limitées et méritent des recherches spécifiques, notamment chez les femmes.

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